Réflexions sur l’Epreuve du miroir.

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Il est bon de prendre du recul après la première rencontre de l’œuvre d’un artiste, de suivre les dédales et après réflexion d’en tirer les fils conducteurs vers la lumière. De la même manière le dénouement d’un film policier passe par plusieurs indices et plusieurs pistes.

 

Exposition

La belle œuvre picturale de Ra’anan Levy, ne se révèle pas tout de suite. Sa présentation titrée l’Epreuve du miroir annonce quelques ambiguïtés. Une trentaine de peintures et une série de gravures pour certaines réalisées dans les ateliers Maeght sont à voir avant le 15 mars 2020. Quelle révélation !

Ra’anan Levy est né à Jérusalem, il vit et travaille entre Paris et Florence. Formé aux arts plastiques à Rome, Florence, Jérusalem, Amsterdam, les grandes capitales l’ont exposé. C’est à sa première rétrospective au Musée Maillol en 2006 que le public français le découvre et s’enthousiasme

 

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En mémoire tout autant qu’au moment de leurs découvertes, les peintures de Ra’anan Levy entraînent d’abord dans un vertige où croulent des appartements vides, délabrés, des pots de peinture ouverts, ici des perspectives faussées ou floues et à foison des portes, portes entre ouvertes, ou dégondées, là des flots de livres, des miroirs fendus. A première vue, un monde vide, figé, déserté, discrètement habité par Ra’anan Levy comme ancré l’œuvre.

Bizarrement en parcourant des couloirs, en passant les portes de ces appartements se dégage de l’œuvre une immense impression de solitude, de vide existentiel que nous suivons à travers le dessin, la peinture et la gravure.

En même temps d’autres réflexions surgissent de l’abondance, la surabondance d’objets face au dénuement complet de ces appartements aux couleurs pastelles ou sombres ? Ici les livres s’écoulent comme un flot d’immondices, là des pots de peintures ouverts dans l’atelier invitent l’artiste à peindre. Pourquoi ces appartements s’écroulent, ces sous-sol se dévoilent, ces perspectives effondrées ou floues ?

 

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La nature a peur du vide, non pas du vide scientifique, d’un vide philosophique. Et tout à coup du vide existentiel de ces murs et couloirs jaillit le plein. Un trop plein lié à l’artiste lui-même, à sa culture, empli de souvenirs ressentis ou vécus par d’autres et transmis dans ses gènes. Ces pièces vides sont alors pleines à craquer de l’absence de tout un monde disparu, de passagers du temps et d’autres dont une partie de l’extinction est un des drames du monde occidental. Il s’agirait peut-être de faire vivre, ou du moins ressentir l’histoire de ces hommes qui sont passés, qui ont traversé ces lieux, de leur existence reliée au vide qui n’en est plus un.

Peu de films ont montré vraiment la Shoa, peu d’artiste l’ont peinte, la plupart du temps elle est sous-entendue. Lorsque Ra’anan Levy peint l’absence, il peint et révèle une présence qu’il relie à ce sous-sol nu, à ces appartements pillés, ces lits inhabités qui réveille un souvenir.

 

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Puis en y regardant de plus près, de l’histoire d’un homme traversé, imprégné par la tragédie de la Shoa, on s’achemine vers l’histoire de l’humanité : de Babel à l’actualité avec ses déviations et tumultes multiples. Les titres sont révélateurs et la plupart des œuvres sont datées de 2017 à 2019.

Il ne s’agirait non pas chez Ra’anan Levy d’un manque de racines mais au contraire de racines profondes et larges qui rassemblent les questions existentielles propres à tout être humain. En parlant de l’anéantissement d’un peuple elles évoquent aussi l’avenir de l’homme. Les portes, les passages ne sont-ils pas aussi les épreuves à franchir ?

Le titre de l’exposition l’épreuve du miroir donne à réfléchir ! Pour l’artiste La traversée du miroir se fait dans la difficulté de la création, elle évite à l’esprit de sombrer dans le chaos ! Les couleurs grises, les transparences, sont comme des mues, des lambeaux de peaux. Le passage du miroir n’est plus une image, c’est une épreuve à traverser. Travailler, créer, pour aller plus loin, c’est rentrer aussi en lutte avec les couleurs. Volontairement, Le rouge, le jaune sont répandus en taches, abandonnés un temps au profit des couleurs transparentes, des fumées, des nuages, des contours noirs ou gris, des ambiances étranges.

 

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Après cette mise à l’épreuve, les murs-miroirs fissurés prennent sens, l’artiste existence, raison d’être et de vivre. Il apparait davantage dans ses tableaux, où il prend place. D’un kaléidoscope de perspectives déformées, de la fascination et du vertige existentiel nait une galerie d’images, d’êtres et de corps humains. Du gâchis de l’histoire, de cultures disparues, d’humains persécutés, au loin une ouverture, une lumière, un corps, un homme se lève, un artiste témoigne…


Brigitte Chéry

Photo copyright Béatrice Heyligers

Fondation Maeght St Paul de Vence 06570

Exposition Ra’anan LEVY L’épreuve du Miroir jusqu’au 15 mars 2020

Commissaire d’exposition Hervé Lancelin

www.fondation-maeght.com