Quand le Théâtre de la ville de Paris se transforme en sanctuaire et que les cœurs vibrent à l’unisson.

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Il faut saluer la performance de la chorégraphe sud-africaine Robyn Orlin et de ses artistes - danseurs-chanteurs, swankers et diva - qui nous ont tenus en haleine près d’1h30. Pas de répit, même la respiration est un temps mis à l’épreuve de la scène. Mais quels desseins ces hommes endimanchés poursuivent-ils à déferler en procession dans la salle, lampe de poche à la main éclairant leur visage lunetté ou des chaussures subtilisées aux spectateurs ?

 

 

orlinUne première piste : Robyn Orlin ne fait pas dans la dentelle et pourtant… Son spectacle porte un titre-métaphore à rallonge qui évoque trois thématiques liées à la culture zouloue d’Afrique du Sud : « Walking next to our shoes (“marcher à côté de ses pompes” qui veut dire “être pauvre”)... remémore l’obligation pour les travailleurs zoulous du début du 20e siècle de rentrer déchaussés et sur la pointe des pieds dans leurs hôtels-dortoirs de Johannesburg ; …Intoxicated by strawberries and cream,… représente la face noire du plaisir, balayé par les ravages du sida ; … We enter continents without knocking...» parle des humiliations et souffrances subies par les migrants sud-africains. De l’apartheid à ces deux fléaux contemporains, le spectacle tisse un fil puissant, gracieux, drôle, spontané et poétique dont les artistes nous déroulent l’histoire sur fond de papier recyclé (et oui, on est modernes !).

 

Pour reprendre le premier tableau, voilà donc nos chanteurs de la chorale zouloue Phuphuma Love Minus, s’inspirant des chants traditionnels « l'Isicathamya », une polyphonie a capella, pour une évocation rythmée de la condition des travailleurs noirs africains. Dans un ballet ininterrompu, ils martèlent les sons par des murmures et piétinements qui rappellent les transes des danses animistes ou des chants gospels. Se mêlent au tableau les interventions volontairement cabotines et ironiques du Swanker (sorte de sapeur chic) tandis que défilent sur un rouleau de papier blanc les images « caméra à l’épaule » sur les petits métiers de la capitale (cireur, cordonnier, balayeur,… enfin tout ce qui a rapport aux pieds !). Le paradoxe est là : l’œil du public passe ainsi « d’un temps artistique réel émouvant » à un « temps virtuel de la réalité » vécue dans les quartiers pauvres de Johannesburg.

 

orlinLe deuxième tableau accueille la chanteuse lyrique qui, avec le swanker transformiste, forme un duo d’enfants terribles mais chaleureux pour nous interpeller sur la face cachée des plaisirs qui peuvent faire plonger en enfer. Le Sida en est l’illustration ultime et les chanteurs exhortent les spectateurs avec force à s’en tenir aux rapports protégés. Les voix se font plus sonores, les gestes plus amples, comme leurs habits de lumière qui paraissent prolonger leurs intentions, tels des bataillons d’oiseaux.

 

Enfin, le troisième tableau livre sa dernière bataille avec une représentation imagée de l’exil. Celui vécu par les jeunes générations qui à leur tour vivent le traumatisme des anciens, à savoir, celui d’être des citoyens de seconde zone. Les vestes des performers sont laissées à terre, le dénuement est physique aussi. Le rouleau de papier qui trônait jusqu’à présent au milieu de la scène est déployé, telle une vague déferlante vers la mer des spectateurs assis moins confortablement sur leur siège… Les chants se font encore plus pressants, implorants et les corps des artistes se mêlant généreusement à la foule d’anonymes créent le supplément d’âme lorsqu’ils se retrouvent réunis en un même espace… sans frontière. Le spectacle devient une réalité.

 

par Aurèle M.


 

Chorégraphie de Robyn Orlin

Walking next to our shoes... intoxicated by strawberries and cream, we enter continents without knocking”

Avec Nhlanhla Mahlangu, Dudu Yende, Vusumuzi Kunene, Thulani Zwane, la chorale Phuphuma love minus

Prochain passage du spectacle :

Décembre 2010 au Centre de Danse du Galion, Aulnay-sous-Bois

Pour en savoir plus sur la chorégraphe : http://www.robynorlin.com/