Carmelo arden quin, le « maraudeur galactique », nous a quittés.

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quinCarmelo Arden Quin, l’homme de la conscience polygonale est mort chez lui, à Savigny, le 27 septembre 2010 à 18 heures, entrant définitivement dans l’Histoire de l’Art du XXe siècle comme l’un de ses personnages majeurs. Fondateur du Mouvement MADI à l’Institut Français d’Etudes Supérieures de Buenos Aires en août 1946, en compagnie de Rhod Rothfuss, Martin Blazsko, Gyula Kosice, et beaucoup d’invités, car MADI envisageait une révolution dans tous les champs de la Création,

il avait déjà inscrit cette révolution en 1944 dans la revue « Arturo » par des textes de lui-même et d’Edgar Bayley, Rhod Rothfuss, Gyula Kosice, Joaquin Torrès-Garcia, Vicente Huidobro, Murilo Mendès, Tomás Maldonado, Vieira Da Silva etc. Dans « Arturo », le premier manifeste d’Arden Quin, « La Dialectica », commençait ainsi : « Ce sont les conditions matérielles de la société qui conditionnent les superstructures idéologiques. L’art, superstructure idéologique, naît et se développe sur la base des mouvements économiques de la société », texte d’un lecteur de Marx. Bien que né dans un milieu d’éleveurs de bétail, Arden Quin avait été initié dès son jeune âge à la littérature, la philosophie, la poésie, l’histoire de la peinture, la politique, et, le moment venu, il s’était engagé dans la branche uruguayenne des Brigades Internationales, et n’avait pu rejoindre le front de Madrid à cause de la saisie du bateau sur lequel ils devaient embarquer. Mais le 11 novembre 1936, c’est à la Casa de España, au bénéfice des intellectuels républicains espagnols qu’il avait montré ses œuvres pour la première fois.

Carmelo Arden Quin n’a cessé de produire des Manifestes pour préciser les règles d’un Mouvement (appelé d’abord « Arte Concreto-Invención, puis MADI) qui, tout en saluant la leçon des grands prédécesseurs abstraits, faisait un pas de plus : sortir du format orthogonal, de la « fenêtre » de la Renaissance. Jusqu’au « Manifeste de Brescia » en 1986. De plus, dans les catalogues des expositions Arden Quin ou MADI, paraissaient régulièrement des textes théoriques d’Arden Quin très éclairants. Martin Blaszko a témoigné du rôle de fondateur de Carmelo Arden Quin dans une lettre à Romualdo Brughetti : « J’ai connu Monsieur Carmelo Arden Quin dans une soirée artistique qui se tenait dans la maison de la photographe Grete Stern à la fin de la seconde guerre mondiale. Là, j’ai pu voir pour la première fois des tableaux avec des cadres découpés et des structures planimétriques dont les rapports étaient minutieusement définis. Après cette soirée, ayant le désir de mieux connaître l’auteur des tableaux qui était Arden Quin et ignorant son adresse, j’ai demandé à Klaus Erhardt, fils du directeur du théâtre Colon, ses coordonnées. Erhardt me répondit qu’il ne les connaissait pas mais que Kosice pourrait me renseigner. Je parlai avec Kosice qui me dit textuellement « je vais te le présenter, c’est notre maître et notre théoricien ». Il m’a amené chez lui. J’ai bénéficié de quelques cours mémorables, inoubliables d’Arden Quin. Il m’a enseigné à utiliser le compas et la règle. Quelques mois plus tard, et des réunions ayant eu lieu entre-temps entre Kosice et Arden Quin, ce dernier m’a parlé de lancer un mouvement plastique avec les caractéristiques connues et il m’a dit que nous allions l’appeler « Madi ». De la bouche d’Arden Quin. Pour ce qui est du manifeste Madi je peux vous communiquer qu’il fut lu par Arden Quin lors de l’inauguration de notre exposition à l’Institut Français d’Etudes Supérieures. (Buenos Aires, Novembre 1991, Martin Blaszko). La question du cadre lancée dans « Arturo », confirmée par la création de MADI, avait été traitée en un éclair par un Carmelo de 22 ans en Uruguay, son pays d’origine, un soir de 1935, lorsqu’au sortir d’une conférence que donnait Joaquin Torres-Garcia à Montevideo après avoir passé quarante ans en Europe à vivre l’aventure de l’art abstrait avec « Cercle et Carré » (Seuphor, Mondrian, Van Doesburg, Vantongerloo, Arp…), le jeune homme composa « Diagonale et Carrés », premier tableau à contours irréguliers, mettant en acte ce qu’il allait appeler dans son second Manifeste « El Movil » la « conscience polygonale ». Sa naissance, le 16 mars 1913, à Rivera, moitié uruguayenne d’une ville où passait une frontière matérialisée par un trait au milieu de la rue, l’autre moitié, brésilienne, étant Sant’Ana do Livramento, n’est peut-être pas étrangère à la question des « limites ». Arden Quin a toujours affirmé être né à Rivera dans la maison maternelle, alors que l’un de ses oncles paternels habitant Sant’Ana était allé le déclarer à la mairie de Sant’Ana, ce que son père Carmelo Jérónimo Alves do Estreito ne pouvait faire, étant tué d’une balle de révolver lorsque Carmelo était dans le ventre de sa mère, Juana Francisca Oyarzun, fille d’émigrants du pays Basque espagnol. La vie d’Arden Quin, digne d’un roman de Gabriel Garcia Márquez, fut l’objet de la magnifique biographie de Volf Roitman et Shelley Goodman publiée par le Musée MADI de Dallas en 2004, et intitulée : « When art jumped out of its cage ». Jeune architecte, Volf Roitman avait rejoint Arden Quin à Paris en 1951 pour rencontrer le peintre et poète qui avait été, pour son originalité et sa détermination, le sujet de conversation des réunions littéraires de la Calle Cerrito à Buenos Aires, où se rencontraient Edgar Bayley, Jorge Souza et bien d’autres. A la « Secunda Muestra de Arte No figurativo » de la Galerie Payer, Volf avait été frappé par le travail d’Arden Quin, et plus tard, au siège de « Poesia Buenos Aires », journal d’avant-garde dont il était co-éditeur, tard dans la nuit il avait entendu Bayley et Souza raconter l’aventure d’Arturo, d’Invención, de la naissance de MADI, des scissions, de l’engagement politique d’Arden Quin et Bayley, de leur participation au journal communiste La Hora, pour ne citer que quelques exemples. Installé à Paris Roitman avait donc participé au « Centre de Recherches et d’Etudes MADI » de la rue Froidevaux, et à la création, l’été 1963, de la Revue « Ailleurs » qui accueillerait entre autres les écrits et œuvres d’Antonio Asis, Josée Lapeyrère, Julien Blaine, Frédéric Tristan, Daniel Biga… et d’Enrique Pichon-Rivière, psychanalyste fondateur de la Société Psychanalytique argentine, exégète de Lautréamont, chez qui, à Buenos Aires, en 1945, devant tout un auditoire, Arden Quin avait lu son Manifeste « El Movil » et parlé d’un rêve à lui « Pedro Subjectivo ». J’ai moi-même, l’année dernière, à la Fac de Psycho de Nice, fait une conférence (éditée dans les Actes de l’AEFL) sur la relation de Carmelo Arden Quin avec la psychanalyse, dès le début et tout au long de sa vie. Sa compagne des années 80, Edith Aromando, était psychanalyste à Turin et Paris, et son épouse actuelle, Sofia Muller-Arden Quin, est psychanalyste à Buenos Aires.

 

 

quinVolf Roitman et son épouse Shelley Goodman, pour avoir très longuement vécu proches d’Arden Quin le connaissaient bien, et leur biographie est le fruit des multiples interviews conduites en Espagne durant des années. Le « Catalogue Raisonné d’Arden Quin » réalisé et édité par Alexandre de la Salle en 2007 (œuvres de 1935 à 1958) a poursuivi ce travail de décryptage d’une vie et d’une œuvre devenus mythiques pour un grand nombre d’aficionados. A Catherine Topall, sa dernière galeriste, et amie, Carmelo confia récemment dans un grand sourire que c’était Alexandre de la Salle qui l’avait « découvert ». Bel hommage au galeriste qui avait « ressuscité » le Mouvement Madi au milieu des années 70, Carmelo Arden Quin ayant dû prendre en charge les trois usines de Paris, Versailles, Amiens, de son beau-père Saint-Omer, disparu, usines qui entretenaient les boiseries et marqueteries de quelques grands châteaux français. Mais Arden Quin et MADI avaient déjà marqué l’Histoire dans les années 40, comme l’écrit dans « Le Globe », de Boston, Amei Wallach, à propos de l’exposition du MOMA « Artistes Latino-Américains du XXe siècle » (1993) : « Une trouvaille de cette exposition est Arden Quin… qui, dès les années quarante élabora des sculptures lisses et énergisantes, et des peintures à formes irrégulières, pleines d’angles ou incurvées. Les trois salles qui montrent les travaux de ce mouvement abstrait argentino-uruguayen sont certainement les plus satisfaisantes, et certainement les plus cohérentes, de toute l’exposition. La plupart d’entre nous ne savions même pas qu’il existait. Qui aurait pu se douter que dans les années quarante, tandis que nous les Nord-Américains nous félicitions d’avoir décentré l’art de Paris à New-York avec notre fougueux nouvel impressionnisme abstrait, plus bas, en Amérique latine, des artistes poussaient plus loin le constructivisme russe en taillant dans leurs cadres et jouant à des jeux rythmiques avec la couleur, et prenant de l’avance sur ce que, des années plus tard, nous allions appeler minimalisme ».

Et la période parisienne avant qu’Arden Quin, en charge des usines, ne fasse plus que des collages, fut aussi couronnée de succès, d’abord par une participation régulière au « Salon des Réalités Nouvelles », puis par des expositions Galerie Denise René, Galerie Colette Allendy, Ecole d’Architecture des Beaux-arts, Galerie Suzanne Michel, Galerie Miromesnil, Cercle Paul Valéry de la Sorbonne, etc. ce qui n’empêchait pas, en l’absence d’Arden Quin, des expositions en Uruguay, Brésil, Argentine, où Carmelo refera un séjour le temps de fonder le Mouvement « Arte Nuevo », tandis que ceux de Paris, son épouse Marcelle Saint-Omer, artiste, et Roitman, Neyrat, Sallaz, Lerein, Alexandre, s’occuperaient de Madi à la Galerie de l'Odéon, Galerie « L’anti-poète », Galerie Cimaise etc. Des « Collages » de cette époque, l’un sera montré en 1964 au Musée d’Art et d’Industrie de Saint-Etienne dans l’exposition : « Cinquante ans de Collages, Papiers collés (Assemblages, Collages, du cubisme à nos jours) », avec Picasso, Arp, Diego Rivera, Man Ray, Max Ernst, Miró, Marcelle Cahn, Pettoruti, Dubuffet, Seuphor, Dali, Vieira da Silva, Vasarely, Aurélie Nemours, Niki de Saint-Phalle, etc. Son collage sera le seul à être volé, ce que lui apprendra le Conservateur, Maurice Allemand, qui avait pour habitude de l’appeller « L’Indien » !

 

quinMilieu des années 70, Carmelo Arden Quin rencontre donc à nouveau Alexandre de la Salle (ils s’étaient croisés à Paris, Alexandre étant adolescent, dans la galerie du père de celui-ci, Uudo Einsild, marchand de Modigliani, Soutine etc.) qui l’expose, et surtout à la FIAC 78 pour une Rétrospective, et à la FIAC 79 pour ses « Coplanals ». Non seulement Arden Quin sera montré dans cette galerie par des expositions personnelles régulières, mais Alexandre de la Salle organisera de nombreuses expositions MADI, entre autres, en 1984, « MADI maintenant/MADI adesso » chez lui et en divers lieux (Jacques Donguy, Paris, Turin, Côme), accueillant aussi des madistes étrangers. Alexandre de la Salle incitera Claude Fournet à mettre sur pied une « Rétrospective Arden Quin » aux Ponchettes en 1985, et sa propre collection d’œuvres d’Arden Quin sera montrée au Musée de Pontoise en 1989… Dans la préface du catalogue de l’exposition Arden Quin au Centre Latino-américain de 1983 à laquelle il collabora, Alexandre de la Salle écrivit : « Carmelo Arden Quin ne compte plus les expositions qui sont des hommages à l'exceptionnelle importance de son œuvre. Par le nombre et l'importance des ruptures et des innovations qu'il a introduites dans le champ de l'abstraction géométrique, il prend incontestablement place au premier rang de ceux qui, historiquement, ont élaboré ce langage, de ceux dont, après coup, on sait qu'ils fu­rent l'avant-garde de leur époque. (…) Reprenant le travail de l'orthogonalité, tout en en préservant la rigueur, par de subtils décalages, par la réintroduction systématique des diagonales, puis par des ruptures plus radicales, dues à des surfaces manquantes qui laissent apparaître le mur, par des œuvres faites de plusieurs plans séparés, Arden Quin a métamorphosé ce système, y a insufflé la complexité, l'a dynamisé. Disposant ainsi d'un clavier très étendu, il est parvenu, dans le travail de la surface, à un degré de sophistication jamais atteint avant lui. Il passe alors de l’orthogonalité à la polygonalité, parlant même de « conscience polygonale ». Carmelo Arden Quin aimait beaucoup être traité de « maraudeur galactique » par Alexandre de la Salle, qui lui écrivit ce dernier hommage, lu dans l’émotion par Catherine Topall au moment des funérailles :

Arden Quin maître MADI
inventeur de la conscience polygonale
Tu as su arpenter le Temps
y tracer ses diagonales
rôdeur de l’espace sidéral
dans ta musette tu as saisi
les galaxies les étoiles
noir jaguar d’Amazonie
précurseur du Temps Rouge
tu fus l’infatigable
maraudeur galactique
tu fus l’ami des mots étranges
et des pensées hermétiques
l’Espace-Temps ne t’oubliera
toi compagnon des lunes blanches
et de leurs ombres diaphanes


par France Delville