Bagatelles Marathon : Zorn sous toute ses formes

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Pour les musicologues, une bagatelle est une courte composition destinée généralement au clavier. En 2015, John Zorn en aurait écrit trois cent. Cinquante d'entre elles ont été confiées à une trentaine d'interprètes issus de divers horizons musicaux (classique, jazz, rock, musique improvisée, électronique, etc.). La plupart d'entre eux étaient, depuis de longue date, des compagnons du compositeur (Dave Douglas, Joe Baron, Marc Ribot, Mark Feldman…). Certains sont des nouveaux venus au sein de la galaxie zornienne (les pianistes Craig Taborn et Brian Marsella, les guitaristes Julian Lage, Gylan Riley et Mary Alvorson, le trompettiste Peter Evans).

Sous la dénomination de Bagatelles Marathon, ces musiciens répartis dans quatorze formations se produisent sur scène depuis 2016 sous la direction de John Zorn. Leurs prestations en public se présentent comme une succession de quatorze sets agencés selon un ordre quasi immuable et simplement entrecoupés par des changements plateaux ultra rapides. Chaque set de 15 et 20 minutes comporte trois ou quatre bagatelles. Le concert dure environ quatre heures soit le temps que met un coureur de niveau moyen pour parcourir les 42,195 kilomètre de la célèbre compétition. Si l'on veut être précis, on devrait parler de marathon-relais. En effet, les sets qui s’enchaînent sont les maillons d'un discours musical pluriel. Malgré l'absence de thème(s) commun(s) à chaque bagatelle, le spectateur ressent progressivement le lien existant entre chaque mini-concert.

 

Spectacle


Après Vienne et Paris, dans le cadre de la tournée européenne de 2019, Bagatelles Marathon a fait escale le 26 juillet au Festival Jazz des cinq continents de Marseille dans le parc Longchamp, îlot de calme et de verdure de la trépidante cité. C'est à celle ci que nous avons pu assister.

Le concert débute par la prestation de Masada, le groupe légendaire de John Zorn. Il joue, bien entendu, du sax alto au coté de Dave Douglas (trompette), de Greg Cohen (basse) et de de Joey Baron (batterie). Les trois compositions interprétées ont chacune un climat différent. La première est survoltée, la deuxième, plus lente a des connotations blues, quant à la troisième, assez déstructurée, elle est également trépidante.

Ce quartet, en activité depuis 1993, a atteint un tel niveau de cohésion que le plaisir de les voir égale celui de les écouter.

La prestation de Masada terminée, John Zorn ne jouera plus sur scène. Il se bornera à annoncer et à désannoncer les groupes successifs jusqu'au dernier auquel il se joindra comme auditeur attentif et enthousiaste.

Le deuxième groupe est celui du couple, à la ville et à la scène, constitué par Sylvie Courvoisier (piano) & Mark Feldman (violon). Tandis que madame malmène son Stenway par ses cadences endiablées, monsieur, tout aussi énergique, nuance son discours de quelques phrases exotiques qui transportent le public dans les steppes d'Asie centrale.

Le troisième groupe est un quartet de guitares où s'affrontent deux fortes personnalités, Mary Halvorson et Miles Okazaki. Le résultat de leur rivalité de virtuoses est un set assez swinguant. On pourrait même danser pendant le dernier morceau quand le bassiste, Drew Gress, crée un climat funk.

Changement d'ambiance avec le duo de violoncelles. Erik Friedlander - Mike Nicolas. Entre l’aîné Friedlander, compagnon de longue date des aventures zorniennes et le cadet, Nicolas, venu du classique, la complicité n'est pas immédiate. Dans le premier morceau, le vieux prend les solos tandis que le jeune marque la cadence. Dans le second, leur duel finit ex-æquo. Enfin, naît dans le dernier, un climat d'un lyrisme contenu.

Le cinquième groupe, Trigger, illustre le coté bad boy de John Zorn ou bien le tribut qu'il estime devoir à sa génération, celle qui avait 20 ans au début des années soixante dix quand des groupes comme AC/DC, Alice Cooper, Kiss, Judas Priest, etc. était au sommet de leur gloire. Trigger est un trio hard rock qui joue à un niveau sonore élevé pas désagréable à voir et entendre pour autant que l'on soit équipé de protections auriculaires.

Après ce torrent de guitares électriques et sans doute distraits par l'entrée en lice des cigales dans les arbres du parc qui, désormais, ne se sentaient plus obligées de se taire, nous avons eu du mal à apprécier le piano solo de Craig Taborn comme il le mérite vraisemblablement. Ses compositions déstructurées évoquent Cecil Taylor sans en avoir la puissance tellurique. Dans le dernier morceau, son jeu se fait plus incantatoire et dés lors plus agréable à l'oreille.

John Medeski est un pianiste et organiste dont la renommée dépasse largement sa participation au enregistrements de John Zorn. De 1991 à 2006 avec le batteur Billy Martin et le bassiste Chris Wood, il a promu un jazz ouvert à d'autres musiques (rock, funk, hip-hop).

Il fait partie de la tournée pour deux sets successifs. D'abord en trio et à l'orgue où il se contente d'accompagner les improvisations hendrixiennes du guitariste, Dave Fuczynski. Ensuite au sein d'un quartet mainstream qui joue une musique plaisante à écouter.

Tout aussi agréable était le duo formé part les deux guitaristes acoustiques Gyan Riley & Julian Lage. Ce n'est pas du jazz mais c'est de la musique improvisée, capable de séduire le public par la subtilité de l'entrelacs d'accords que les deux virtuoses laissent échapper avec naturel et précision.

La venue du trio du pianiste Brian Marsella était très attendue. Il est connu essentiellement pour un disque en hommage au mythique musicien de Philadelphie, Hasaan Ibn Ali (1931-1980) et pour un CD de compositions de John Zorn dans la série Book of Angel.

Les trois pièces qu'il interpréta ce soir là attestent sa grande vélocité, ses qualités d'expression et sa présences sur scène. Il fait partie des grands pianistes de trio et mérite d'être reconnu comme un continuateur de Monk et de Cecil Taylor.

La musicienne japonaise Ikue Mori interpréta avec son ordinateur une pièce de musique électronique qui suscita un intérêt poli. Si l'on arrive à faire abstraction de l'aspect un peu froid de cette prestation, en imaginant faire un voyage au milieu des constellations ou bien dans les profondeurs des océans, il est possible d’associer cette musique à un film imaginaire.

Revoici la guitariste Mary Halvorson au sein du quartet du pianiste Kris Davis pour une session, la douzième, assez reposante. Le tempo des deux premiers morceaux est relativement lent, on y entend des bribes de ballade dans une atmosphère de western. Cette ambiance est cassée dans la troisième pièce très rythmée. Puis le tempo s'apaise pour laisser affleurer un climat méditatif.

Que peut faire un homme seul avec une trompette et un micro ? Beaucoup de chose s'il s'appelle Peter Evans. La prestation de ce trompettiste est étonnante. Elle tient à la fois de la performance musicale et de défi sportif. En avalant le micro avec son instrument, il arrive à produire des sons proches de la musique électronique. Cette démonstration de virtuosité et de créativité, au delà des limites évidentes de ce type de show a le mérite de produire une matière sonore brute présente dans nombreuses œuvres de John Zorn mais rarement exposée de manière aussi radicale et sincère.

Le final Asmodeus est porteur d'une énigme. Que vient faire Asmodée, 32eme démon de l'enfer dans le trio dirigé par Mac Ribot ? En présence de John Zorn, assis à leur coté, le groupe se livre au second attentat de la soirée contre notre ouïe. Mais à la différence de la musique de Trigger, celle créée par le groupe est pleine d’allégresse et de subtilité. C'est donc avec un Zorn, au milieu de siens, hilare et satisfait que s'achève ce marathon inoubliable.

En dépit des réserves que l'on peut avoir vis à vis de tel ou tel aspect de ce concert, cette soirée en compagnie de John Zorn et de ses amis s'impose comme une des plus riches expériences que peut connaître un amateur de musique qu'il soit familier ou non de ce compositeur. D'abord en raison de la qualité des musiciens présents. Il n'est pas si fréquent d'assister à un concert réunissant autant de représentants du gratin de la musique new-yorkaise moderne, dynamique et créative.

Enfin, grâce à l'engagement artistique de personnalités ayant fait abstraction de leur ego, Zorn et ses partenaires ont offert au public marseillais une création collective sortant des sentiers battus du jazz, du rock et de la musique contemporaine.


Bernard Boyer

Liste des 14 groupes et des 32 musiciens dans l'ordre de passage, lors du concert de Bagatelles Marathon à Marseille le 26 juillet 2019

1) Masada : John Zorn (s), Dave Douglas (t), Greg Cohen (b), Joey Baron (dms).

2) Sylvie Courvoisier & Mark Feldman : Mark Feldman (v), Sylvie Courvoisier (p).

3) Mary Halvorson Quartet : Mary Halvorson (g), Miles Okazaki (g), Drew Gress (b), Tomas Fujiwara (dms).

4) Erik Friedlander-Mike Nicolas Duo : Erik Friedlander (c), Michael Nicolas (c).

5) Trigger : Will Greene (g), Simon Hanes (b), Aaron Edgcomb (dms).

6) Craig Taborn Solo : Craig Taborn (p).

7) John Medeski Trio : John Medeski (org), Dave Fuczynski (g), Calvin Weston (dms).

8) Nova Quartert : John Medeski (p), Kenny Wollesen (vibes), Trevor Dunn (b), Joey Baron (dms).

9) Gyan Riley & Julian Lage : Gyan Riley (g), Julian Lage (g).

10) Brian Marsella Trio : Brian Marsella (p), Trevor Dunn (b), Kenny Wollesen (dms).

11) Ikue Mori : Ikue Mori (electronics).

12) Kris Davis : Kris Davis (p), Mary Halvorson (g), Drew Gress (b), Kenny Wollesen (dms) 2

13) Peter Evans Solo : Peter Evans (t).

-14) Asmodeus : Marc Ribot (g), Trevor Dunn (b), Kenny Grohowski (dms).