Le monologue à vif de et par Bouchta au Théâtre du chien qui fume jusqu’au 28 juillet à 20H50. Création Relâche les mercredis 10, 17 et 24 juillet

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Les couloirs et les couleurs de l’émotion

En mettant bout à bout les lambeaux de la solitude d’un drame social, Bouchta, fils d’émigré algérien, explore sous toutes les coutures la réalité des multiples facettes d’un monde émaillé de petits riens qui prépare aux grands desseins.

 

 

Spectacle

Que faisait-il lors d’un temps où il convenait de masquer ses pudeurs ?

Comment protégeait-il la différence de ses sentiments face au déferlement des préjugés machistes et des invectives homophobes ?

Comment vivre, c’est-à-dire résister, avec ce poids de tant et tant de drames, de larmes et de souffrances rentrées ? Là se situe l’enjeu de ce récit ?

Même noyées dans le miel, les larmes ont toujours le goût du sel, nous dit Bouchta, l’acteur debout, tel qu’en lui même.

Il lui fallait récupérer et mettre ses années de vie au jour, les ranger, les dépoussiérer, en éclairer les contradictions, leur donner vie, remontant le fil de sa mémoire, dévoilant une grande partie de son âme prise dans l’étau des traditions et de la religion, comme si la vie ne pouvait exister d’une autre manière que celle qui lui a été donnée par la stricte appartenance à un monde univoque.

Bouchta s’en est allé rechercher ses racines, non celles dont on avait déjà préparé le terreau ancestral, et dont on a voulu lui faire accroire la vérité à travers la folie implacable, envahissante du clan qui se nomme normes, mœurs, croyances, mais celles qui, peu à peu, les ont recouvertes, pour faire peau neuve ! Et se retrouver dans la plénitude de sa vérité, avec le pouvoir de dire non ! Non à l’emballage restreint que l’on avait conçu pour lui. Non au mariage arrangé !

Spectacle

Bouchta fait partie de ces êtres porteurs d’un lourd fardeau qu’il nous restitue avec la simplicité d’un verbe qui secoue comme un électrochoc. L’humour mène le bal et fait valser les incroyables et luxuriants empilages de vies qui eussent pu l’écraser mais qui, a contrario, lui ont insufflé une force, une énergie, un enthousiasme qui n’est jamais celui du désespoir, mais un credo enthousiaste et gourmand à la vie. La résistance à la normalisation est une force vitale que rien ne peut duper ! Elle est comme une seconde nature qu’il met à l’épreuve de la scène tant elle vibre au fond de lui et le déborde.

Sans jamais être amer, il regarde, constate, rit parfois des autres et de lui-même. Il nous fait partager sa mue rebelle avec une profondeur, une expression dans le regard, la justesse d’un visage d’où l’on ressent immédiatement qu’il est bien au-delà d’une composition, lui le poète ancré dans une réalité brute, directe, immédiate sans tricherie. Blessé, il l’est ; on en perçoit les fragilités tout du long de son récit jalonné de bons moments où le rire devient un remède nécessaire à la tristesse, et lorsqu’il pleure de l’intérieur, c’est toujours avec le style d’une délicate pudeur, nous délivrant un peu de cette vérité qui nous place face au miroir des incompréhensions que nous avons les uns vis-à-vis des autres.

La mise en scène de Richard Martin même si elle semble minimaliste, n’en est pas moins une manière intuitive et raisonnée d’habiter et de protéger l’espace, de lui donner un sens, l’accompagner en le mettant en résonance avec toute la tessiture du texte.

Il s’empare du récit avec une virtuosité perspicace, exalte les qualités humaines en leur donnant la très juste élégance de la simplicité. La force de l’intelligence est ici de faire en sorte que la pièce se déroule simplement, comme dans la vie. Qu’elle interpelle. Qu’elle soit juste dans l’émotion. Au centre d’un combat, d’une dualité. Sur la scène, un seul support est convoqué pour accompagner ce spectacle : une malle. Quoi de plus ordinaire, dirons nous, sauf qu’elle symbolise le cœur vibrant et poétique de la pièce, le gouffre-matrice de la mémoire, trait d’union entre l’acteur et le rejet du monde ancien, la possibilité magique de transformer son être par le truchement d’un devenir à contre-courant, une sorte de transmutation de l’état de chrysalide à celui de papillon.

Martin crée un jeu de va-et-vient qui s’organise autour d’elle. Il la désigne comme le moteur qui fait tourner le monde de Bouchta, une proximité essentielle où l’acteur la serre dans ses bras, la protège, tourbillonne avec elle. Et quand au final de la pièce, le grand moment de la parodie du mariage forcé, il disparaît dans ses profondeurs où elle devient complice et passage d’une résurrection. La direction d’acteur est exemplaire. Tout est pris en compte, la vie est resserrée, précise, mesure complexe où la gestuelle est orientée vers une dimension qui donne du rythme, et s’accorde toujours à la drue vigueur du verbe.

Tu seras un homme, mon fils, car il n’y a pas d’autre voie.

Bouchta dénonce les traquenards de la bien-pensance, ceux pour qui le salut n’a de sens que dans la soumission à une obéissance aveugle. Sa voix s’élève, mouvante, claire, impertinente ; elle bouscule les préjugés et les idées reçues, affirme la singularité de sa différence. Le monde des êtres n’est pas réglé comme du papier à musique. Il apostrophe les couacs qui font grincer ceux qui brandissent des certitudes.

Bouchta avance comme un funambule sur la corde raide du risque. Mais peut-on vivre sans un goût pour le risque ? Certes non. Car à quoi bon ? C’est en tout cas dans cette perspective, cette ligne de dénonciation que se transborde la vie de tous les jours vers le théâtre. Il est à la proue de sa vérité, vif, acide parfois, drôle, burlesque, baroque, pathétique souvent.

Chez lui le trait forcé n’est jamais outrancier, mais une manière de dissiper les malentendus en faisant monter la farce. Il fait virevolter le récit, lui donne du corps et de l’âme.

Le voilà seul, tel qu’il se voit, sans travestissement, sans dissimulation.

Spectacle

Bouchta est ce rescapé d’une longue souffrance qui a refusé la loi du silence, préférant l’audace de dire tout haut ce qui se passe tout bas, à l’intérieur, au plus profond, entre la chair et l’os, hissant les mots, les criant, les empêchant de se perdre, de s’éteindre.

Lui l’enfant désenfanté et perdu qui rêve de devenir danseur, que peut-il face à ce monde cadenassé, où l’homosexualité est bannie, vilipendée, raillée, où l’école est semée de ratages, où son avenir d’émigré n’a d’autre horizon que le chômage, l’errance dans les cités phocéennes des quartiers nord, la perte des liens et des repères sociaux ?

La scène autour de la circoncision, avec son luxe de métaphores drolatiques, nous ferait rire à gorge déployée si elle n’était pas triste à pleurer. L’affection étouffante d’une mère, dont il prend la voix, et qui ne peut que lui communiquer le seul amour qu’on lui ait appris, tente de le ramener à hauteur du clan

Mais rien n’y peut, rien n’est permis, l’empathie pour tout ce qui est déviant n’a pas sa place : le petit monde de Bouchta est semé de désillusion.

Toutes ces séquences de vie qu’il va puiser au fond de sa propre histoire, s’opposent aux lourdeurs du monde des traditions, des règles et des certitudes abêtissantes quand elles ne sont pas d’une violence cruelle ! Il nous les rapporte avec un talent de conteur hors pair et une authenticité du monde de la réalité qui ne peut que nous bouleverser.

Le rire sauve de tout parce qu’il est le propre de Bouchta.

Voilà sans doute pourquoi il n’est pas un homme comme tout le monde.

Jean-Pierre Cramoisan

Théâtre du chien qui fume

75 rue des teinturiers- 84000 Avignon

Réservations : 04 84 51 07 48

www.chienquifume.com