Cannes 2019 : le foisonnement du film de genre

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Jadis, il y a cinquante ans, le monde du cinéma était plus simple à appréhender qu'il ne l'est aujourd'hui. Il s'organisait en trois cercles concentriques. Dans le premier, on trouvait ce que l'on considérait comme le cinéma sérieux : les films dramatiques, historiques, politiques, sociaux et expérimentaux. Le second cercle était consacré aux comédies, récits d'aventures, romances et aux intrigues policières. Enfin le troisième réunissait tout le reste, regroupé sous l'étiquette de cinéma de genre : fantastique, science fiction, horreur, érotique, etc. À Cannes comme ailleurs, seuls les films du premier cercle accédaient à la compétition, tandis que les sections parallèles puisaient volontiers dans le deuxième et troisième cercle (1).

 

 

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Depuis, cette hiérarchie a disparu. Néanmoins, elle a laissé des traces, comme le peu d’appétence de la compétition pour les comédies. Le film de genre est désormais dissous dans le grand chaudron de la création cinématographique, sans frontière ni barrière de style. Si certains réalisateurs se servent de ses codes ou revendiquent sa tradition, c'est principalement pour renouveler leurs sources d'inspiration ou pour aller plus loin.

Parmi eux, s'illustrent Bertrand Bonello et Quentin Dupieux, deux artistes français de la même génération n'ayant jamais craint ni le risque, ni l'expérimentation. Ils ont quelques points communs, comme celui de mener parallèlement une double carrière de musicien et de cinéaste. Par contre, ils ont une approche artistique différente. Dupieux se plaît dans des climats absurdes et anxiogènes alors que Bonello alterne des films expressionnistes à destination du grand public, avec l'exploration des marges de la société.

Le daim : le renouvellement de la comédie absurde et horrifique.

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Le daim (2) de Quentin Dupieux raconte quelques jours de la vie de Georges (Jean Dujardin) fou de son blouson en daim et fou tout court.

De Georges, nous ne saurons presque rien, ni d'où il vient, ni ce qu'il fuit. Il a rompu les amarres en quittant sa famille et en détruisant son smart phone et sa carte bancaire. Pour une coquette somme, il acquiert auprès d'un particulier un blouson en daim et une caméra vidéo hors d'âge. Il s'installe dans un petit hôtel d'un village de montagne et s'initie à l'usage de sa caméra. Grâce à cela, il se fait passer pour un cinéaste en repérage et rencontre Denise (Adèle Haenel), une jeune serveuse, par ailleurs monteuse au chômage. Georges aime son blouson au point de converser avec lui et de suivre à la lettre l'injonction de ce dernier : devenir le seul blouson en daim de la terre. A partir de là, s'enchaînent des péripéties qui vont de l'absurde à l’inquiétant et se terminent dans l'horrible.

Le savoir faire de Dupieux est celui d'un équilibriste.

Il arrive d'abord à intéresser le spectateur à cette histoire absurde grâce à la proximité qu'il crée entre les spectateurs et ses personnages. Georges est un psychopathe mais il est drôle et sympathique. Denise est sans doute aussi folle que Georges mais touchante.

Il réussit ensuite à mener une réflexion originale sur l'acte de filmer et la manière dont les habitants de ce village sont fascinés et dupés par ce faux réalisateur.

Enfin il peint avec justesse l'ennui et la solitude de la fin de l'hiver dans un village pyrénéen.

Et il arrive à faire tout cela dans un film de 1 heure et 11 minutes. Chapeau !

Zombi Child: Les zombis sont des victimes et non des prédateurs.

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Les spectateurs de Zombi Child de Bertrand Bonello qui penseraient voir des cadavres à moitié décomposés jaillir du sol comme des asperges au printemps, puis partir en titubant dévorer les habitants du bourg voisin en seront pour leurs frais. Car ce film n'est pas une nouvelle version de La nuit des morts vivants, ses ambitions sont autres. Il est à la fois une introduction à la culture haïtienne et une réflexion sur le danger d'une approche occidentale utilitariste de celle ci.

D'emblée, le réalisateur définit ce qu'est un zombi, comment on le devient et sa triste destinée.

La scène d'ouverture se déroule en 1962. Une main anonyme introduit dans les chaussures d'un homme une pincée de "poudre de zombi" issue du ventre d'un poisson-globe. Cette substance foudroie la victime, quelques minutes après que sa peau a été mise en contact avec elle. En réalité, il entre dans un état de catalepsie. Il reste conscient mais ne peut ni bouger ni parler. Il est tenu pour mort et mis en terre. Ceux qui l'ont empoisonné viennent récupérer son corps et le réaniment. Il connaîtra désormais le sort des autres zombis, celui d'un esclave sans volonté, ni conscience mais voué à travailler dans une plantation de canne à sucre.

Cette séquence s'inspire de fait réels (ou supposés tels), l'aventure vécue (sic) par un dénommé Clairvirus Narcisse. Il aurait été déclaré mort et enterré. 18 ans plus tard, il aurait été vu vivant et reconnu par sa sœur.

La suite de l'histoire se poursuit dans une école emblématique de notre république, rationnelle et méritocratique, à savoir le pensionnat de jeunes filles de la Légion d'honneur où l'on assiste à un cours de Patrick Boucheron, professeur au Collège de France dans son propre rôle.

Enfin la fiction reprend ses droits. Elle ressemble plus à un film de collège, tel que le cinéma américain sait le faire, qu'à un film de morts vivants. Les jeunes filles en uniforme bleu et ceintes d'une écharpe rouge se réunissent dans des sororités sur le modèle anglo-saxon. Elles ont du mal à accepter dans leur cercle une nouvelle venue, Melissa, orpheline haïtienne dont la mère était une militante des droits de l'homme décorée de la Légion d'honneur.

Le déroulement de la vie paisible des lycéennes de Paris est périodiquement coupé de séquences haïtiennes. On retrouve alors le zombi s'échappant de la plantation et reprenant une vie normale. On assiste également à des cérémonies vaudou.

Les deux lignes du récit finissent par se rejoindre et Melissa sera contrainte de payer son intégration au monde fermé de la pension, par la révélation de certains secrets de famille, tandis qu'une de ses camarades apprendra, à ses dépens, que le vaudou n'est pas indiqué pour soigner un chagrin d'amour d'adolescente.

On ne peut affirmer que Bertrand Bonello arrive toujours à maîtriser la complexe structure narrative de cette histoire. Certains points restent obscurs, surtout à la fin quand l'imprudente lycéenne participe à une cérémonie vaudou. Ces quelques broutilles n'altèrent en rien la beauté formelle du film et le message qu'il porte, celui du respect d'une culture en apparence étrange pour nous, mais toujours vivace dans son pays d'origine et dans nos banlieues. Selon nous, Zombi Child est le meilleur film de Bertrand Bonello depuis Tiresia.

The Light House : Le riche fonds des superstitions des marins

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La projection de The Light House de l'Américain Robert Eggers a donné lieu a l'une des plus grandes bousculades du Festival de Cannes 2019. Avec comme CV un unique film d'horreur, The Witch, il a réussi à créer une forte attente et une hystérie inouïe autour de son dernier film.

S'il fallait à tout prix placer ce film dans une catégorie, nous dirions que The Light House appartient tout autant à celle des films fantastiques et d'épouvante qu'à celle des thrillers psychologiques, sous-catégorie huis clos.

The Light House transporte le spectateur dans un phare sur un îlot au large de la Nouvelle Angleterre à la fin du XIXième siècle, que ses deux gardiens viennent de rejoindre. Le chef du poste, Thomas Wak, dit le vieux (interprété par Willem Dafoe), est à lui tout seul, un répertoire de toutes les croyances, superstitions et dictons des marins. Il s'est donné l'apparence d'un vieux loup de mer, avec sa pipe en écume et sa casquette. Il fait durement sentir sa position hiérarchique à son adjoint. Ce dernier, Ephraim Winslow (interprété par Robert Pattinson), a un profil plus flou. Il est le jeune de l'équipe et n'est pas originaire du monde maritime dont il ne connaît pas les codes. Il considère ce travail comme n'importe quelle tâche et supporte mal l'autorité du vieux. Ils cohabitent tant bien que mal en partageant la même chambre et les mêmes repas, mais pas le travail. Le vieux se réserve le contrôle et l'entretien de la lumière, confinant le jeune dans des tâches subalternes. On devine la suite. Elle est faite d'échanges de propos aigres puis d'injures entrecoupées de beuveries et de confidences, dont chacun ne manque pas de se servir quand leur relation redevient conflictuelle. Le déchaînement d'une tempête empêche la relève d'arriver et la prolongation de leur cohabitation vire à la guerre. L'alcool aidant, ils commencent à avoir des hallucinations (ou bien à être visités par des esprits si l'on a coché l'option fantastique). Chacun n'a plus qu'une idée en tête, éliminer l'autre.

Le jeu des acteurs est remarquable. Bien que les personnages soient caricaturaux, Dafoe et Pattinson arrivent à exprimer suffisamment de nuances pour qu'ils existent aux yeux des spectateurs.

Ce qui constitue l'intérêt principal du film (mais aussi ses limites) résulte de sa forme. Robert Eggers a choisi le format 1,33, celui du cinéma muet, enfermant l'action dans un cadre étroit. Le directeur de la photographie Jarin Blaschke a tourné en noir et blanc avec un matériel d'avant guerre. Le résultat est une image très contrastée qui rappelle les films noirs des années 40 et 50.

La prise de son rend très présents le fracas des vagues contre l'îlot, le cri des oiseaux de mer en contrepoint du tic-tac de la vieille horloge et des doux grincements de la machinerie du phare. La musique, écrite par Mark Korven dans un style symphonique s'ajoute au vacarme des éléments en furie pour renforcer la tonalité dramatique de l'histoire.

Grâce aux talents conjugués du réalisateur, du directeur de la photo, du compositeur et des acteurs ainsi qu'un excellent marketing, The Light House a toutes les chance de plaire autant aux amateurs d'épouvante qu'aux cinéphiles. Les premiers apprécieront son efficacité, les seconds sa beauté formelle. Il n'en est pas moins un film à la manière de, qui n'aura jamais la force de Moby Dick de John Huston, pour rester dans le genre du film maritime.

Mektoub, My Love: Intermezzo : l'anti film porno-disco.

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Il nous faut aborder avec circonspection le cas Abdellatif Kechiche, dont la dernière œuvre Mektoub, My Love : Intermezzo a provoqué à Cannes un scandale à propos d'une scène de cunnilingus dans les toilettes d'une boite de nuit, jugée trop hot par une partie du public. Ce n'est cependant pas cette scène qui a retenu notre attention, mais la contradiction entre les intentions du réalisateur et le résultat à l'écran.

Mektoub, My Love : Canto Uno, sorti l’an dernier se présentait comme une ode à la joie de vivre et la libération sexuelle de la jeunesse à Sète pendant l'été 1994. Il montrait surtout le vide sidéral de ces personnages, uniquement préoccupés par la drague et la fête. A Kechiche y opposait le comportement de deux cousins : celui de Tony le dragueur sans complexe et celui d'Amin, le parisien timide en vacances dans sa famille, toujours en position d'observateur, ce dernier étant l'alter ego fictif du réalisateur.

Mektoub, My Love: Intermezzo reprend une partie des personnages du premier épisode pour les plonger dans le maelström d'un dancing pendant deux heures et demie, soit les deux tiers de la durée totale du film. Cinq minutes du groupe Abba c'est déjà difficile à supporter, alors que dire de deux heures trente de disco, transe, house et autres techno, avec pour seul spectacle celui des protagonistes alternant shots au bar et trémoussements sur la piste de danse ? Quand ils échangent des propos il s'agit de considérations très banales. Ce qui remplit l'écran, ce sont les images en gros plans des fesses de ces demoiselles qui se contorsionnent sur scène ou autour d'une barre. Tandis que la petite bande de filles et de garçons assurent le spectacle, on voit Amin, un sourire figé aux lèvres masquant mal l'ennui qui l'habite dans ce lieu. En définitive, on sort des trois heures trente du film assommé par la musique et les stroboscopes de la boite de nuit. Et par dessus tout, on ressent plutôt l'impression d'avoir assisté à un vision d'enfer et non à celle celui d'une juvénile joie de vivre.

A. Kechiche n'est certainement pas l'obsédé sexuel que la presse anglo-saxonne déchaînée voit en lui. Peut-être est-il un puritain qui s'ignore, stigmatisant les dérives de la jeunesse ? Pour cette raison, son film aurait dû plaire à ceux qui le clouent au pilori aujourd'hui au nom de la morale.

Roubaix, une lumière : Le polar comme approche de la réalité sociale

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Roubaix, une lumière d'Arnaud Desplechin, n'a pas réussi à obtenir la palme d'or ni même un lot de consolation. Par contre, il a su casser l'image de cinéaste cérébral qui commençait à coller à sa personne en particulier depuis Les Fantômes d’Ismaël (2017).

Avec son dernier opus, le cinéaste a renversé la table. Il a mis tout son talent au service d'une histoire d'une grande simplicité où évoluent des personnages fort éloignés des intellectuels décrits dans ses précédents films.

Superficiellement, le film appartient à un genre qui fait florès dans les séries : en l'occurrence la chronique d'un commissariat de quartier, avec son défilé de vraies et fausses victimes, de cas sociaux, de pervers et de mythos. Face à eux, une poignée de fonctionnaires au bord du burn out.

Le commissaire Daoud (Roschdy Zem) est l’âme de ce commissariat. Taiseux, il sait surtout écouter et n'intervient que ponctuellement, mais souvent de manière décisive. Daoud prend en main l'affaire du meurtre d'une vielle dame dans son appartement du quartier du Pile. Très vite, les soupons se portent sur deux jeunes marginales voisines de la victime, Marie (Sara Forestier) et Claude (Léa Seydoux). Tout l'art de Daoud sera de pousser, sans manipulation ni violence, les deux femmes à libérer leur parole, en d'autres termes à avouer leur crime.

Grâce au travail sur l'image et sur la lumière blafarde qui pèse sur la ville le jour de Noël et à la direction des acteurs, cette sordide histoire ne perd jamais son caractère humain. Roubaix, une lumière est un grand film social, le juste tribut payé par un natif de Roubaix décrivant, pour la première fois, la réalité sociale d'une ville détruite par la désindustrialisation.

Une grande fille : Le film héroïque mémoriel explosé

 

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Depuis que le pouvoir russe a pris l'habitude d’empêcher ses grands metteurs en scène de tourner, on se demandait quel cinéaste russe pourrait être sélectionné en compétition à l'avenir, hormis Andreï Zviaguintsev. Ne cherchez plus : Kantemir Balagov (27 ans) est prêt pour la relève. En 2017, le Festival de Cannes avait retenu pour Un certain regard, son premier long métrage, Tesnota, une vie à l'étroit. Cette année, il a présenté son second film Une grande Fille, toujours dans la même sélection. Mais pour beaucoup de festivaliers, cette œuvre aurait mérité de concourir pour la palme d'or.

Une grande fille est en apparence un film historique célébrant l'héroïsme des femmes à la fin de la seconde guerre mondiale. La première partie du récit décrit la vie difficile d'Ilya, infirmière en charge des blessés de guerre dans un hôpital de Leningrad. Quand elle a fini son service, elle rejoint l'appartement collectif où elle vit avec son bébé. On croit alors être dans une fresque à la Zola et tout nous invite à le penser : la reconstitution soignée de l'époque, le gris de l'hôpital, les logements verdâtres, l'ambiance de la rue, etc.

Puis apparaît Macha, une copine de guerre venue s'installer chez Ilya. Le film devient alors un thriller psychologique centré sur les relations entre les deux femmes, liées par un lourd secret.

Arrive enfin Sacha, un garçon parfaitement nigaud tombé amoureux de Macha. Le réalisateur change alors de registre, plongeant le spectateur dans un climat proche de celui des comédies italiennes les plus féroces.

Si Kantemir Balagov, ex-élève d'Alexandre Sokourov, a le sens du cadrage et la beauté formelle de l'image, qualités propres à l'école russe, il ne cherche pas à réaliser une fresque épique consensuelle. Tout au contraire, il pratique la dérision et le sabotage des valeurs patriotiques. Pour cette raison, il n'est pas certain qu'il plaise au public et aux autorités de son pays. Espérons que les cinéphiles français ne seront pas désarçonnés par les changements de rythme et de ton de ce film original et parfois déroutant, mais d'une grande force.

Bernard Boyer


1) Pour ceux qui ne connaissent pas les arcanes cannoises :

La sélection officielle regroupe les sections suivantes :

- Films compétition pour l'obtention de la palme d'or et autres récompenses (20 longs métrages environ)

- Un certain regard (20 longs métrages environ)

- Hors- (longs métrages) : séances spéciales, séances de minuit, films d'ouvertures et de clôtures…

- Courts métrages

- Ciné fondation (courts et moyens métrages d'étudiants d'écoles de cinéma)

- Cannes Classics (long métrages du patrimoine)

Les sections parallèles :

- La Semaine de la critique dépendant du Syndicat français de la critique de cinéma (12 longs métrages et 15 courts métrages environ)

- Quinzaine des Réalisateurs dépendant de la société des réalisateurs de films (25 longs métrages et 12 courts métrages environ)

- Programmation ACID dépendant de l'Association pour le cinéma indépendant et sa diffusion (12 longs métrages environ)

2) Date de sortie des films cités :

Le daim : 19 juin 2019

Zombi Child : 12 juin 2019

The Light House : 31 décembre 2019

Mektoub, My Love : Intermezzo : inconnue

Roubaix une lumière : 21 août 2019

Une grande fille : 21 août 2019