MAISONS D'ARTISTES : LA MAISON DE KARINA YALUK A ASUNCION une expérience lumino-chromatique

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Il y a des thématiques éprouvées dont on a tiré expositions et livres : ateliers d'artistes, collections d'artistes ou maisons d'architectes. Moi j'ai un thème qui me trotte dans la tête, ce sont les maisons d'artistes. J'en ai précisément 3 en tête : la villa E1027 d'Eileen Gray à Roquebrune Cap Martin, la maison de François et Sido Thévenin à Cannes La Bocca et la maison de Karina Yaluk à Asuncion. Ce sont trois maisons où sont intervenues des artistes femmes, dessinée par une peintre et décoratrice pour la première et métamorphosées pour les deux autres, et qui sont des expériences de vie uniques. Maisons-corps-abris où l'identification entre la maison et son occupante est totale, maisons génésiques qui sont autant d'expériences sensuelles du monde.

 

 

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Alors aujourd'hui pour commencer, la plus lointaine et aussi la plus captivante, la maison de Karina Yaluk à Asuncion.

Maison de ville pour pays chaud, construite en briques, avec un je ne sais quoi de Frank Lloyd Wright par son goût marqué des horizontales, la maison a été transformée en oeuvre d'art, en expérience lumino-chromatique par sa propriétaire.

Dès que je suis entrée dans le salon j'ai été stupéfaite par l'audace des couleurs et la beauté des accords.

"On a dû te faire des compliments pour la décoration. Ce bleu est incroyable."

"Non personne ne m'a rien dit."

"Mais comment as-tu procédé ? Tu as dû y réfléchir beaucoup."

"Non, ça a été intuitif. J'ai pensé à la maison bleue de Frida Kahlo. Quand je suis revenue à Asuncion, la maison était dans un état effroyable. J'étais démoralisée. J'ai éprouvé le besoin d'utiliser des couleurs vives."

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UNE INTUITION BIEN ETAYEE

Pour y avoir passé sa jeunesse, Karina connaît intimement la maison. Mais son intuition est étayée par une éducation artistique poussée et une culture profonde. Karina Yaluk est née en 1958 dans la forêt de Misiones, au nord-est de l'Argentine, de parents paraguayens. Son père médecin tenait, avec l'aide de sa femme, un dispensaire de campagne. L'architecture a été sa première formation. Elle est sortie de l'Université nationale d'architecture d'Asuncion, cette université jeune, fondée par Stroessner, qui a été le sillon fécond de toute une génération d'artistes. Elle a également suivi des études d'art et d'histoire de l'art à l'Institut de développement harmonique de la personnalité (professeur Olga Blinder). Elle a assisté aux ateliers de peinture, dessin, gravure, céramique, histoire de l'art du Centre des arts visuels d'Asuncion. Elle a eu pour professeurs Carlos Colombino, un artiste, architecte, directeur du centre d'arts visuels, qui a été le véritable démiurge de la modernité à Asuncion, Susana Romero, Osvaldo Salerno, Livio Abramo, Edith Gimenez...

Apprentissage sans fin de techniques et de savoirs (séminaire d'anthropologie, ateliers de poésie, de littérature, de scénario...) qui s'est poursuivi jusqu'à son départ d'Asuncion. Un apprentissage sans fin dans un modeste coin du monde, coin reculé, coin acculé, une faim inextinguible de savoir. Puissance moyenne, prospère et moderne au XIXe siècle, le Paraguay a connu une longue éclipse après deux guerres, après la Guerre de la Triple alliance qui a conduit à un génocide, et la guerre du Chaco. Mais dans ce pays, oublié au milieu du continent, Mésopotamie à l'hydrographie majestueuse, les artistes et les architectes sont toujours à l'école de leur terre, des cultures indiennes et du passé aboli.

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MATIERES ET COULEUR

A la fin des années 80, Karina a choisi la peinture comme voie artistique. Mais la période expressionniste, couleurs terreuses et formes tourmentées, n'a pas duré très longtemps. De la représentation des poissons elle est passée assez vite à des installations avec des restes de poisson : décomposition et conservation de restes organiques dans de la paraffine, peaux de poisson. Ce monde figé et trouble a ensuite cédé la place à de somptueuses installations. A Brasilia, en 2001, la suspension de graines géantes et d'élytres était une transposition du cinétisme dans l'ordre naturel : reflets, chatoiement, scintillement et somptuosité de matières naturelles faisaient vibrer l'espace. Puis pendant seize ans, avec un mari diplomate, Karina a séjourné à Rome, à Tunis et à Brasilia, chacune de ces villes étant le point de départ d'exploration d'une région du monde. Elle a continué sa collection de matières. Je l'ai vu à Tunis récupérer les écailles des sardines, se passionner en Sardaigne pour la pinna nobilis, grande moule dont les touffes de filaments, le byssus, cardées et tissées, donnent une soie marine d'une extrême finesse. Elle a visité tout ce qui existe de musées, lentement, méthodiquement, sans hâte et sans satiété.

Cette matière d'une vie, sédiments laissés par les voyages et les expérimentations artistiques, est là dans la maison : collection de coquillages, paraffines, grande gorgone de Méditerranée, chrysalides, fragments de coquilles d'escargot pris dans des résines. Traces, squelettes, calcifications et dépouilles : le thème continue à fasciner Karina. Dans l'atelier, au premier étage, des amas de carcasses d'insectes ont été mis sous cloches de verre.

La couleur n'était donc pas sujet de l'art pour Karina. Ce n'était guère plus qu'un exercice de décoration mais un bel exercice. Déjà à Brasilia, Karina avait subtilement modulé les tons des murs du salon de l'appartement de fonction : les pans de murs gris et rouge vif dérivaient des couleurs d'un ancien tapis berbère accroché au mur et mettaient à l'aise le sofa d'un rouge violacé et les sombres meubles en bois de palissandre.

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TROIS COULEURS OU PLUS

A Asuncion, il en est allé autrement. La couleur, la couleur vive est devenu un impératif, le sujet de toute son attention. Les objets, les matières ont été secondaires. Karina a retenu un bleu roy pour l'extérieur : dans le puits de lumière central, dans le jardin et dans la cour de service sur laquelle ouvre la cuisine. Bienheureux contraste avec les tuiles et les dalles en terre cuite, c'est un bleu qui résiste à tout : aux pluies tropicales, à la végétation exubérante et aux fougères noyées de lumière. C'est un bleu qui trouvant un appui dans les plinthes d'un bleu nuit se réverbère sur le sol du salon, qui à travers les volets de verre dépoli donnant sur la cour de service matisse de reflets violines les meubles de la cuisine.

Ce bleu puissant, saturé, bleu entre tous les bleus, qui ne parle ni du ciel ni de la mer, qui parle d'intensité, n'est pas une invention de Karina. Il appartient à la chromie locale. Je l'ai retrouvé le long des routes, au museo del barro (musée de la terre) mais brutal, dissocié et pas très heureux. En le réservant aux extérieurs et en lui faisant jouer le rôle réverbérant d'un mur de scène, Karina tire un heureux parti de sa puissance.

D'une aussi haute température sont les couleurs intérieures. Dans le salon, les murs sont d'un beau jaune safran, soutenu et profond, et l'îlot central de la cheminée est habillé d'un rouge vif, épais et dense. L'oeil ne voit que ces trois couleurs sans éprouver pourtant de lassitude. Bien au contraire la couleur exerce un véritable sortilège : elle vous prend et ne vous lâche plus.

C'est bien autre chose qu'une maison mise en couleurs. Karina a pensé à la Maison bleue de Frida Kahlo mais la Maison bleue est un aimable coloriage, un joli tableau en trois dimensions. Chez Karina, c'est infiniment plus complexe. Il y a là tout un travail sur l'interraction de la couleur et de la lumière naturelle.

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METAMORPHOSE DE LA LUMIERE

Avec ses deux ailes symétriques, la maison a la forme d'un papillon. En son milieu les circulations : entrée, couloir, escalier et sur le côté, un étroit patio à ciel ouvert, une cuve d'air. Dans une aile, la salle à manger et le salon de part et d'autre de l'îlot central de la cheminée. L'aile est étirée par la cuisine, placée dans l'axe de la salle à manger. Dans l'autre aile, l'atelier.

Dans ce pays où la température extérieure monte si facilement et si haut, la circulation d'air est essentielle. Grandes baies vitrées et longues meurtrières horizontales en haut des murs, parois vitrées à claire-voie : tout est entrepris pour favoriser les vents intérieurs. Avec l'air, la lumière entre de tous côtés mais elle est toujours oblique, déviée. Ainsi pas un seul rai de soleil ne se glisse à l'intérieur du salon. Si, un rayon se glisse au tard du jour, un rayon affaibli qui a traversé les épaisses frondaisons des sombrillos de playa et qui fait chantoyer des gouttes de clarté sur le mur jaune.

Les trois couleurs majeures que voit l'oeil ont des répondants neutres, de subtils assourdisseurs : à l'extérieur les portes et tours des fenêtres sont d'un gris mat et neutre. Dans l'entrée, un mur vert de gris joue un rôle complexe. Il neutralise le bleu extérieur du puits de lumière et offre une prolongation au jaune safran du salon. Le matin, lorsque la lumière du jour traverse le mur de verre et s'engouffre dans le couloir, c'est le jaune safran du salon qui semble poursuivre sa course incendiaire dans le couloir.

Dans le coin salle à manger, les murs sont peints en gris et c'est bien cette couleur que retient l'oeil mais la caméra voit tout autre chose. Elle voit le kaléidoscope des reflets bleutés, verdâtres, rosâtres, obtenus par la rencontre des couleurs des murs avec la quintuple source de lumière (baies vitrées donnant sur le jardin, lumière amortie de la cuisine provenant de la cour de service à travers une paroi de verre dépoli, haute meurtrière horizontale du salon, fenêtre donnant sur la cuve d'air centrale et lumière du couloir). Et ce que l'oeil n'a pas retenu de prime abord, alerté par la photo, il finit par le voir. Et c'est ce chatoiement mystérieux qui provoque un véritable envoûtement. Pour que rien ne vienne troubler cet effet de fascination, Karina a choisi des meubles aux formes graciles, hauts sur pattes, qui n'interrompent pas le trajet de la lumière. Et par un effet d'oxymore, malgré l'emploi de trois couleurs primaires, saturées, la maison aux rayons de lumière obliques est enténébrée. C'est un cône de pénombre plongé dans la couleur.

Cette expérience lumino-chromatique m'a fait penser "aux états visuels particuliers" de Flavin où la lumière colorée modifie les caractéristiques de l'espace. Dans la maison de Karina, l'espace est intangible. Les couleurs tranchées s'appuient au contraire sur les angles pour métamorphoser la lumière.

"Il pose le tableau, il prend recul, une fois de plus, mais satisfait maintenant, heureux. Puis il se retourne. Trois anges sont là, debout, qui le regardent en souriant. L'un a une robe rouge, un autre une robe bleu gris, le troisième est enveloppé d'un jaune safran on ne peut plus intense et mobile. "Qui êtes-vous ?, leur demande-t-il. "Nous sommes la Terre", répondent-ils. "La Terre que tu crées".

"La Vie errante", Yves Bonnefoy

Agnès de Maistre