Chassé-Croisé Maillot-Cherkaoui pour les 20 ans des Ballets de Monte-Carlo

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Très attendues, les créations de Sidi Larbi Cherkaoui et de Jean-Christophe Maillot seront présentées le 18 avril au Grimaldi Forum Monaco, dans le cadre du Printemps des Arts.
Pour l’écriture de sa pièce Mea Culpa, le chorégraphe flamand Cherkaoui a choisi des œuvres de Schütz, parmi les propositions musicales de Marc Monnet, directeur artistique du Festival. L’univers de Monteverdi a inspiré en écho L’Altro Canto à Jean-Christophe Maillot.



C’est l’Ensemble Akadêmia, direction Françoise Lasserre qui interprétera les extraits de Musique chorale sacrée, des Psaumes de David, ou des Petits concerts spirituels de Schütz, et les Madrigaux guerriers et amoureux, Magnificat et autres œuvres de Monteverdi.

Ces musiques et chants du XVIIème siècle, qui n’étaient pas destinés à la danse, vont prendre une dimension nouvelle, corps et formes. Les costumes sont de Karl Lagerfeld, les scénographies de Rolf Sachs et Gilles Delmas.

Les chorégraphes Jean-Christophe Maillot et Larbi Cherkaoui expliquent leurs choix, leurs affinités, les rencontres croisées qui concourent à la réalisation de ce spectacle.

 

 

 

Maillot cherkaoui

Brigitte Chéry : Quelles ont été les raisons qui ont guidé votre choix des œuvres musicales ?
JC Maillot : Mon but n’était pas de chercher une musique avec un contenu à illustrer mais de m’attacher avant tout à l’écoute musicale. Je voulais, en écho avec ce qu’allait faire Larbi, me concentrer sur la relation directe musique-danse, sur ce que l’écoute d’un univers sonore génère et ainsi, d’une certaine manière, ne pas choisir les musiques. J’ai demandé à Françoise Lasserre (l’ensemble Akadêmia vient avec 19 musiciens et chanteurs), de me faire une proposition de pièces musicales qui pourraient surprendre, qui serait un espèce d’écho, de répondant aux œuvres choisies par Larbi. Celui-ci a décidé de travailler sur Schütz, avec un contenu extrêmement précis. Ma démarche a été de chercher une réaction plastique à la musique, de découvrir un univers sonore avec lequel je pourrais travailler sur l’écriture chorégraphique pure.

B C : Et vous Larbi Cherkaoui pourquoi avoir choisi Schütz ?
Larbi Cherkaoui : À travers le programme du Printemps des Arts, Jean-Christophe m’avait donné plusieurs pistes musicales. Je suis tombé complètement amoureux de la musique de Schütz avec ses paroles en allemand, son émotion presque italienne, jouée par un ensemble français. J’ai aimé ces croisements : des français qui parlent allemand avec une musique inspirée d’Italie. Le fait que cette musique ne soit pas encore baroque mais Renaissance-baroque me touchait. L’histoire de Jésus aussi. Un peu comme dans Foi ou dans In Memorial, mes deux précédentes pièces. Soudain, dans ce que me proposait Jean-Christophe, c’est à cela que je m’accrochais. Entre nous, cela a toujours été une sorte de ping-pong : l’un fait une proposition ; une sélection suit qui inspire l’autre ; puis une autre, en va et vient…

B.C : Nous voici donc dans ce chassé-croisé répondant au titre commun du spectacle, pouvez-vous m’en dire plus?
JC Maillot : Bien que nous soyons d’univers et de parcours différents, j’ai l’intime conviction, liée aux personnes plutôt qu’au travail, que nous avons énormément de points communs. Je regarde Larbi comme un ami, un ami chorégraphe, avec lequel j’ai une relation personnelle complètement liée au travail. C’est très étrange de travailler à deux dans un même univers sonore et musical. En général, il y a confrontation ou opposition. Mais nous nous retrouvons ici dans des choses très subtiles ce qui nous rend indirectement en partie dépendants, sur le choix des danseurs par exemple. L’hiver dernier, j’assistais quelquefois aux répétitions de In Memoriam et, en ce début création, je passe de brefs moments au studio, comme on va dans une cuisine sentir l’odeur d’un gâteau. Ce parfum-là génère inconsciemment un état particulier pour la création, non pas dans la redondance ou la copie, mais d’inspiration pure, avec le souci réel de donner une réponse à son propos. Ces interactions sont difficilement identifiables, mais je suis assez certain qu’il y a aussi des hasards heureux, des enchevêtrements conscients ou inconscients.

B.C : Pouvez-vous nous parler du choix des scénographes ? Choix qui conditionne le ton de votre écriture ?
Larbi Cherkaoui : Jean-Christophe pensait que Gilles Delmas et moi avions des points communs. Il me l’a présenté et c’est le troisième projet que nous réalisons ensemble !
Des jeux de vidéo répondent à ce qui se passe sur scène, cinq grands lustres proposent une sorte de lumière divine ou aristocratique. Sur scène, les danseurs vont créer de l’espace à l’intérieur d’un monde sale sous cette lumière très propre qui illumine cette saleté. Dans In Memoriam, j’ai essayé de toucher un peu les ancêtres, de redonner voix à tous ceux qui sont partis, de les réincarner ou les incarner. Maintenant avec Mea culpa j’ai envie de jouer avec leur héritage, le monde que nous avons reçu, montrer tous les problèmes qu’ils nous ont laissés : une forme de colonialisme, de globalisation, de hiérarchie, de pensée divisée. Le théâtre, la danse, le chant sont des mondes cloisonnés. Quand on va dans des villages africains celui qui danse, chante, fait de la musique, va aussi chercher l’eau. Ici l’on n’exploite qu’un quart de nos possibilités, on se limite à faire juste ce que l’on connaît et ce que l’on attend de nous. J’ai envie de combattre le monde de la spécialisation.

 

 Printemps des arts


B.C : C’est dans ce domaine que vous œuvrez aussi Jean-Christophe en invitant des artistes plasticiens, pour créer des rencontres ?
J.C.M : Oui, c’est exactement cela. Si je demande à un peintre d’intervenir sur une scénographie, ce n’est pas pour qu’il mette sur scène ses peintures, sinon ce n’est pas la peine de se rencontrer. Si l’on se souvient des scénographies d’Ernest Pignon- Ernest, on ne voit jamais le travail d’Ernest peintre. Les rencontres doivent permettre de se révéler autrement, ainsi le public découvre des choses nouvelles. Le rideau de scène, réalisé par Frank Stella, sera présenté au public le 19 avril, soir de la création des deux chorégraphies. C’est intéressant de découvrir comment un peintre imagine le monde de la danse. Ces croisements-là sont enrichissants.

B.C : Larbi Cherkaoui, revenons au propos de votre création chorégraphique, quel est son lien avec la musique ?
Je travaille sur l’image de la servitude, sur le thème du maître et de l’esclave. Je cherche ce rapport à travers la musique, je suis cette forme de hiérarchie maître-esclave à travers les siècles, comme dans un grand jeu d’échecs où celui qui va gagner est complètement dépendant de l’autre et où celui qui n’est pas maître est aussi le maître. Cette forme de pensée, de philosophie me préoccupe. Un autre concept, celui de la faute, de la culpabilité m’est apparu en écoutant la musique de Schütz. Nous sommes dans une société qui reporte la faute aux autres. Avec Mea culpa, titre de la pièce, je veux trouver où est la faute de chacun, poser la question de notre responsabilité sur ce qu’ont fait nos parents ou grands parents. Les gens de ma génération disent : Mes arrières grands parents étaient nazis, mais moi je n’ai rien à voir avec cela. Cette part de confort, basée sur une forme de colonisation, de pillages, fait partie d’une histoire dont nous avons la responsabilité. Je me pose la question : Comment se comporter face au contexte que les anciens nous ont laissé ? Faire semblant de n’être pas concerné ou essayer de résoudre le Karma de nos ancêtres ?

B.C : Quelles raisons vous ont fait choisir Rolf Sächs comme scénographe, Jean-Christophe ?
J.C M : Cette pièce est une aventure humaine. Si Larbi ne m’avait pas parlé de Karl Lagerfeld, mon ami depuis une dizaine d’année, je ne lui aurais peut être pas demandé de faire les costumes, connaissant la force de l’ego de chacun de nous deux pour sa création. Voilà donc un ami qui me rapproche d’un autre ami. La deuxième aventure humaine, c’est la scénographie avec Rolf Sächs. Je le connais aussi depuis une dizaine d’années. C’est un designer passionnant. Un architecte, un créateur de formes et d’objets. C’est quelqu’un de très ludique ayant une relation au travail extrêmement légère. Mais ses réalisations dénotent un vrai talent. En lui parlant de la scène, des contraintes, des rencontres avec les techniciens, j’ai senti en lui un vrai plaisir et une certaine panique car cela devenait concret. Il fallait qu’autour de sa scénographie je construise et, curieusement, il est arrivé avec l’idée de 150 bougies flottantes suspendues à différentes hauteurs. Et il y a des années que j’avais envie de faire un spectacle éclairé uniquement à la bougie !

B.C : Comment avez choisi les danseurs l’un et l’autre ?
J.C M : Dans ce spectacle, tous les danseurs de la Compagnie sont sur scène, soit quarante sept personnalités différentes. C’est beaucoup plus que dans Le Songe, Roméo et Juliette, ou La Belle. Larbi a commencé sa création le premier, fait le choix des danseurs, nous en avons parlé. Dix- neuf pour lui et vingt pour moi, avec l’idée qu’un danseur passe d’une pièce à l’autre. La danseuse flamande Bernice Coppieters avait déjà travaillé avec Larbi. Elle est aussi quelqu’un de fondamental dans mon travail. Elle favorisera les rencontres d’une pièce à l’autre, d’un univers à l’autre, avec deux discours différents.

B.C : Jean-Christophe, que voulez-vous dire encore avec votre pièce, L’Altro canto ?
JCM : J’ai regardé travailler Larbi l’hiver dernier, notre travail ne se ressemble pas. Pourtant dans la dynamique, dans la relation avec les danseurs, dans le propos, il y a énormément de choses où nous nous retrouvons. En faisant de brefs passages à ses répétitions, j’y respire un parfum, une idée, un mouvement. Je me demande ensuite si cette idée a quelque chose de commun avec mon propre travail. Comment puis-je vivre cela ? Que puis-je en faire? Que puis-je en faire d’autre ? Cette donnée-là, comment puis-je l’affronter à la musique ? C’est un défi, non pas d’être le négatif ni le positif de ce qu’il va faire, mais d’être l’autre proposition. C’est pour cela que j’ai décidé d’appeler la pièce l’Altro Canto, l’autre chant. La pièce de Larbi est très forte dans le signifiant, elle parle même de l’acte politique, avec un discours chorégraphique extrêmement précis. Pour répondre à cela, j’ai une manière différente de me focaliser sur cette relation à la musique jouée par Françoise Lasserre, une musique basée sur les ornements. Je pense beaucoup à l’architecture, aux cathédrales, à l’art roman, à l’art gothique, à la relation à la forme, avec une relation directe au mouvement sans raconter... C’est une pièce basée essentiellement sur le couple, homme-homme, femme-femme ; chercher la part de féminité et de masculinité réelle dans chaque individu ; voir ce qui est propre à la danse ; la part de féminisation du mâle. Pour moi, la musique baroque révèle et confond subtilement les deux sexes, ce qui me perturbe. C’est autour de cela que les choses se sont écrites. Et puis, c’est le vrai plaisir de travailler sur l’écriture, plaisir de sculpter la dynamique et les jeux graphiques des corps.


Propos recueillis par Brigitte Chéry


Concert Monteverdi / Schütz des œuvres des deux créations à la Cathédrale de Monaco
Mardi 18 avril 2006 à 20h30

Ballets Maillot et Cherkaoui
Les 19, 20,21 22 avril à 20h.30 et le 23 avril 2006 à 16h.
au Grimaldi Forum Monaco, dans le cadre du Printemps des Arts
Réservations 00 377 98 06 28 56