Gina Pane

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Entretien
entre Mila Boutan(1) et Julia Hountou(2)

 

Julia Hountou : Comment avez-vous rencontré Gina Pane ?
Cela remonte à trente-cinq ou quarante ans. Des amis éditeurs d’art, Anne-Marie et Denis Coutrot, avaient contacté des artistes reconnus (Klasen, Dewasne, Esmeraldo, Pizza, Di Teana, Soto) afin qu’ils réalisent des œuvres originales, des multiples vendus à petit prix dans des grands magasins (Printemps, Galeries Lafayette) pour un large public.

J’ai rencontré Gina chez eux. Elle réalisait alors une sculpture en plastique thermoformé destinée à être multipliée et diffusée par leur maison d’édition (Editions V) où j’ai moi-même travaillé. Cette sculpture constituée de deux rectangles inclinés de 40 ou 50 cm de hauteur - un rouge, un blanc - s’est vendue dans tous les magasins. Malheureusement, celle que je possède s’est cassée. J’ai travaillé durant un an et demi avec les Coutrot avec lesquels nous faisions les salons des métiers d’art. Cette collaboration était passionnante pour moi car j’avais travaillé avec André Lambert(4), mon père, artiste graveur qui créait des livres pour bibliophiles. Aussi, je découvrais de nouvelles techniques, auprès de divers artistes : Peter Klasen(5), très connu aujourd’hui ; Pizza qui réalisait des gravures abstraites en relief.

 

J’avais été très touchée par la gentillesse et la sensibilité de Gina ainsi que par la façon dont elle parlait de son enfance et de son père, facteur et accordeur de piano. Bien que présent, ce dernier était exigeant, autoritaire, voire dur. Aussi, craignant de le décevoir, Gina essayait de se dépasser pour lui montrer son courage. J’ai moi-même toujours eu une grande admiration pour mon père, ce qui nous a rapprochées au point de devenir très amies. Mon mari et moi l’aimions beaucoup.

Gina était particulièrement chaleureuse. Elle venait souvent déjeuner avec nous à la maison. Lorsqu’elle m’invitait dans son atelier du 14ème arrondissement donnant sur une cour où il y avait beaucoup de pigeons, elle me montrait son travail puis, cuisinait à chaque fois de délicieuses escalopes panées que j’aimais beaucoup. Gina appréciait la bonne chère et le bon vin. Je la voyais à chaque fois avec grand plaisir à diverses occasions, y compris lors des vernissages où nous divaguions sur l’histoire de l’art. Son regard pertinent sur les artistes était enrichissant. A cette époque-là, il y avait peu de galeries originales ; nous nous rencontrions tous, entre collectionneurs et artistes, chez Rodolphe Stadler et à la galerie Sonnabend où étaient exposés les artistes américains : Vito Acconci, Rauschenberg, Andy Warhol que j’ai rencontré plusieurs fois. Cette période artistique très riche m’a permis de rencontrer des personnes passionnantes, notamment Yvon Lambert, Daniel Templon, les Sonnabend qui étaient extrêmement cultivés et très vivants. J’arrivais avec ma bouteille de Sancerre et mon jambon, à l’heure du déjeuner, au moment où les galeristes étaient disponibles car il n’y avait pas de clients, et nous discutions d’art avec joie. Nous avions des goûts artistiques communs avec Gina qui pouvaient aller d’une statuette mexicaine à Giacometti, passant par Piero della Francesca ; ceci nous permettait de beaucoup échanger sur nos découvertes respectives.

J’étais heureuse de retrouver les artistes à la maison (César, Arman, Carl André, Bernard Venet, Jean-Pierre Raynaud, etc.) ou leur rendais visite dans leur atelier-loft quand j’allais à New York car j’aime écouter et bavarder amicalement avec les artistes. Ce qui m’intéresse, c’est l’homme ou la femme, parler sincèrement, dire ce qui m’émeut, me touche dans leur travail, sans se contenter de dire : « vous êtes un génie ».

Un jour, Gina a manifesté l’envie de réaliser une Action. La plupart des galeristes étant réticents à son travail, je lui ai ouvert mon appartement doté d’un grand salon, en lui disant, comme on dit en Espagne, que ma maison était la sienne. J’étais tout à fait au courant de son travail. Sachant qu’elle voulait s’entailler, c’était suffisamment grave pour qu’elle ne le fasse pas n’importe où.

Afin de préparer son Action, elle est venue plusieurs fois chez moi pour repérer les lieux. Je la sentais très concentrée mais tendue. Elle réfléchissait beaucoup, préparant son Action étape par étape à l’aide de croquis et de notes. Tout était également parfaitement coordonné plusieurs heures à l’avance avec sa photographe Françoise Masson.

 

Le jour de l’Action, il y avait plus de cent personnes : François Pluchart, Rodolphe Stadler, Pierre Restany, Alfred Pacquement, Daniel Abadie, Catherine Millet, Germain Herscher, Iris Clerc la grande papesse de l’art contemporain, Andrée Putmann, des collectionneurs ou des habitués des galeries, les Salomon, André Naggar, Claude et Dagmar Frégnac, les Coutrot, Anne Marchand, Françoise Masson. Il devait y avoir également Yvon Lambert, Daniel Templon, les Sonnabend avec qui j’étais amie, Ghislain Mollet-Viéville, Michel Journiac, les Poiriers, Devade, Alain Kirili. De son côté, Gina s’était chargée d’inviter son public.

Pour introduire sa performance, Gina avait disposé devant chaque porte de la cage d’escalier, une bouteille de lait et le journal du jour (Le Monde).

Afin de permettre aux gens de s’asseoir par terre, j’avais loué des coussins chez Agnès Comar. La pièce était vide. Vêtue de blanc de la tête aux pieds, Gina a commencé sa longue(6) et lente Action où elle alternait jeu de balle et coupure, en prenant le temps de récupérer entre chaque incision. Je me souviens essentiellement des moments où elle se blessait. Elle se coupait lentement et délicatement avec une lame de rasoir à travers sa chemise. On entendait le bruit de la déchirure de l’étoffe. Sa chemise lacérée et couverte de sang à plusieurs endroits rendait la performance impressionnante, d’autant plus que nous ignorions jusqu’où elle irait. Lorsque agenouillée et face au public, elle s’est entaillée le visage, nous étions bouleversés, sous le choc. Peut-être, avons-nous crié ou au contraire, étions-nous complètement tétanisés ? De surcroît, j’ai eu un moment de panique lorsque ma fille, Soledad, alors âgée de quatre ou cinq ans qui dormait à côté, est arrivée pieds nus en me disant : « Maman, il y a un monsieur mort dans le couloir de ma chambre ». En fait, un spectateur ne supportant pas la vue du sang s’était évanoui sur le tapis devant la chambre de mon enfant. Après l’avoir aidé à retrouver ses esprits et avoir recouché ma fille, nous avons regagné discrètement le salon. Je pense que personne d’autre n’a été au courant.

A la fin de l’Action, Gina Pane a retourné la caméra vers nous, les spectateurs et nous a filmés.

J. H. : Vous souvenez-vous des réactions du public ?
Eprouvés par ce que nous venions de vivre, beaucoup d’entre nous étions totalement interloqués, comme « paralysés ». Personne n’a applaudi car il n’y avait pas lieu de le faire. Il régnait un silence absolu.

Habituellement, en peinture, le tableau « parle », alors que là, c’était le corps de Gina qui - par l’effort et l’intensité de son travail - s’adressait directement à nous, afin de nous toucher et nous ouvrir les yeux. Cette Action grave et importante remuait beaucoup de choses en chacun de nous, nous questionnait et réveillait tous les souvenirs tragiques de la dernière guerre évoqués par ailleurs dans les journaux de l’époque.

De plus, nous étions au courant de ce que faisaient les Actionnistes viennois, Nisch (à la FIAC et à la Documenta), Vito Acconci, Joseph Beuys, Michel Journiac. Nous étions imprégnés de cela. Mais assister en direct à l’Action dure et provocante de Gina Pane ne pouvait que nous bouleverser et nous émouvoir. Ce n’est que lorsque nous nous sommes levés, que nous avons commencé à « respirer » et à parler. Les personnes qui ne comprenaient pas, posaient des questions à l’artiste, à François Pluchart, à Pierre Restany ou aux galeristes afin de connaître leur avis. Iris Clerc qui était la plus enthousiaste, aurait souhaité acheter la chemise ensanglantée et lacérée de Gina. Celle-ci épuisée par la tension de l’Action avait besoin d’un temps pour recouvrer son énergie.

Encore aujourd’hui, certaines personnes qui viennent chez moi (ex : Michel Defourny, un critique belge d’art et de littérature enfantine) reconnaissent les lieux et se souviennent de cette Action puissante. Une amie (Florence Petit-Colin) me reparle régulièrement du bouleversement que cette Action a suscité en elle.

De mon côté, je pense souvent à Gina. Chaque fois que je traverse le salon, je la vois sur « son mur ». Une fois où elle était venue chez moi, constatant que j’avais mis une œuvre de Robert Morris(7)(WallHanging(8), 1971-1973 qui est aujourd’hui à Beaubourg) à l’endroit où elle avait réalisé son action, elle s’est fâchée. Il aurait fallu que le mur reste vierge ou que je lui achète une œuvre et la mette à cet endroit. Ce mur était sacré, c’était son mur à elle. C’est peut-être la raison pour laquelle je n’ai plus eu de ses nouvelles pendant quelque temps mais heureusement, nous nous sommes revues. Nous échangions toujours nos impressions sur les expositions du moment.

Un jour, j’ai appris qu’elle était morte à l’hôpital. J’aurais aimé l’accompagner, être près d’elle. J’ai été déchirée de savoir qu’elle avait été si malade et assez seule.

Elle souffrait d’être marginalisée, pas reconnue à sa juste valeur. Ce n’est que récemment qu’on commence à apprécier son travail. En ce qui me concerne, j’ai toujours été admirative du courage et de la force qu’elle a déployée. Elle avait encore tellement de choses à accomplir, à transmettre. Sur le moment ses Actions ont provoqué un choc qui continue encore aujourd’hui à cheminer à l’intérieur de soi, comme si elle avait planté un arbre qui grandit en son absence.

 


 

(1) Mila Boutan, auteur-illustratrice, née à Alicante. Elle a suivi les cours de l’ESAG et ceux de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-arts. Auteur et illustratrice, elle est également peintre et éditeur. Depuis 1984, Mila Boutan a créé sa propre maison d’édition de livres pour enfants (édition Mila) sur la peinture, l’histoire ou le patrimoine. Elle écrit les textes et les illustre. Elle a également réalisé des émissions télévisuelles relatives à la rencontre entre un artiste contemporain (Raynaud, Combas, Arman, César) et des enfants.

(2)Julia Hountou réalise une thèse sur les Actions de Gina Pane. Précédentes publications : voir PerformArts N°4

(3) Dans l’appartement de Mila Boutan, situé au 37, Quai de la Tournelle, 75005 Paris, où a eu lieu l’Action Le lait chaud, le 31 mai 1972.

(4) André (en Espagne : Andrés) Lambert (pseud. occasionnels : Anstaad de Lytencia. Chevalier Rémy) Stuttgart 17 mars 1884. Peintre et illustrateur suisse. Fils d’un architecte (à qui on doit de nombreux ouvrages sur ce sujet). Lambert a été l’élève de H. von Habermann à Munich et de Cormon à Paris. Influencé par Beardsley et par Karl Strahtmann, il s’est surtout consacré à l’illustration d’ouvrages sur la mythologie et les légendes antiques. En 1919, il fonda avec Georges Aubault la luxueuse revue Janus rédigée en latin.

Albums : Chevalier Rémy « Dix sujets aimables dans le goût antique » 1917.

Auteur-Illust. : « Aus dem alten Rom » Julius Hoffmann 1912 Stuttgart (12 aquarelles);° «°Ce qui reste du vieux Paris. L’Isle Saint-Louis°» Devambez 1920 P. (12 vign. et 12 ef. Ht, 290 ex.) ; « Florilège des Lyriques latins (de Catulle à Ausonne) » L’Estampe moderne 1920 P (53 ef en coul.) ; «Petite mythologie galante à l’usage des dames. Les Dieux majeurs°» Devambez 1928 P (17 ef) ; «°Les Sept Péchés capitaux » P. Le Frince 1918 (7 pl.) ; «°Les Seuils empourprés. Dix évocations érotiques composées et gravées par Anstaad de Lytencia ». Se trouve où l’on peut se montre quand il le faut (1927 Paris) (15 pl. en portefeuille, 225 ex.).

Illust. : Apulée «°L’Amour et Psyché » La Tradition 1939 P / Catulle « Cent poèmes » / Cervantès «°El Celoso Extremeño » 1945 éd. angl. / Flaubert « Salammbô » Le Vasseur 1948 P / Harry, M. «°Cléopâtre. » Flammarion P / « Un coin de Bretagne » Devambez 1917 P / « Les Amours d’Ovide » J. Meier-Graefe & Marées-Gefellfchaft (1918) / Hoffmann, E.T.A. « Contes fantastiques°» Briffaut (1924) 1925 P (21 ef en coul.) / Jammes, Francis «°Le Mariage basque » Le Divan 1926 P (8 ef en coul. ht grav. Par André Lambert d’après les aquarelles de Ramiro Arrue) / Mérimée, Prosper « Carmen » L’Estampe moderne 1928 P (15 ef en coul.) / Ovide «°L’Art d’aimer°» Briffaut 1923 P (18 ef en coul. 500 ex.) ; « Les Métamorphoses°» Devambez 1930 P / Verlaine « Parallèlement » Devambez 1931 P / « La Vida de Lazarillo de Tormes y de sus fortunas y adversidades » 1942 Valencia (ef) / Voltaire « Candide ». L’Estampe moderne 1932 P.

Presse : Presse : Simplicissimus. Bibl. : B. ; Bland ; BLC ; GV ; Druart ; IFF ; KLS ; Mahé ; Noël, Bernard «°L’Enfer, dit-on…°» Herscher 1983 P ; Talvart ; Th.-B. ; V. ; Die Schweiz 1915 p. 574.

(5) Né à Lübeck (Allemagne) en 1935. Il poursuit des études à l’école Supérieure des Beaux-arts de Berlin de 1956 à 1959. Il quitte alors l’Allemagne pour Paris où il s’installe. Il devient rapidement une des figues marquantes de la Nouvelle Figuration (ou Figuration Narrative). Il se passionne pour les images véhiculées par les mass-media. Ses peintures dénoncent l’uniformisation du cadre de vie de l’homme occidental. La peinture de Klasen est du registre de la métaphore ; les objets qui composent ses tableaux renvoient à certaines attitudes morales ou politiques de notre temps. Son œuvre est visible dans de nombreux musées et galeries de toute l’Europe.

(6) La vidéo dure quarante et une minutes.

(7) Robert Morris (Kansas City, Etats-Unis, 1931 - )

Mila Boutan précise : « Aujourd’hui, les tableaux de Morris valent une fortune, mais à l’époque je l’avais payé plutôt moins cher qu’un Gina. »

(8)Wall Hanging, Tenture de la série Felt Piece (1971-1973) Œuvre textile. Feutre découpé : 247 x 355 x 120 cm.