Couleur Plossu

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MOTS CLES : Ambiance, inouï, tought, piège, instant non-décisif, Castaneda, désert, viscéral, Italie, under stated

 

 PlossuGabriel Fabre : Dans ton exposition itinérante inaugurée par le TPI à Nice l’année dernière, on a découvert pour la première fois que, malgré ta longue bibliographie en Noir et Blanc, tu as fait régulièrement des images en couleur dès 1966.

Alors pourquoi les tirages Fresson, à Nice et pourquoi maintenant ?

Bernard Plossu : C’est une vieille histoire qui a commencé à mon retour du Mexique en 1967. Fresson est le seul qui m’a donné la même ambiance en couleur qu’en Noir et Blanc,

c’est du Noir et Blanc en couleur, c’est le même discours, la même sobriété. En fait, pendant ces 40 années j’ai fait des photos couleurs pour moi. Quelques images avaient déjà été montrées à Valencia en Espagne et au Centre Pompidou, par Alain Sayag en 88, et lorsque Jean-Pierre Giusto m’a dit qu’il y avait la possibilité de faire quelque chose au TPI, je lui ai proposé de regarder mes tirages Fresson. Il savait que j’avais de la couleur, mais comme tout le monde, il ne connaissait pas l’étendue de ma collection et s’est laissé surprendre. Les tirages qu’on a exposés sont tous des vintages venant de mes boîtes. Depuis l ’expo est passée par Lannion en Bretagne. Elle est actuellement à la galerie Contretype à Bruxelles. Il y a aussi d’autres expos de mes tirages Fresson en cours d’organisation, dont une en Grèce.

 

G.F. : On dirait que tes tirages Fresson sont la rencontre de deux instincts, de deux arbitraires, qui se subliment ou se renforcent l’un l’autre. D’un côté l’éphémère de l’image saisie, de l’autre le geste artisanal et sans filet du tirage.

B.P. : Oui. J’ai commencé avec les tirages Fresson, sans savoir à quel point c’était génial et qu’on allait continuer, j’ai juste dit c’est inouï. Je suis un défenseur acharné du procédé Fresson, ça me plait beaucoup, même philosophiquement. Ce sont les seuls tirages qui ne passent pas avec le temps. Fresson est un mythe.

G.F. : La texture des tirages Fresson est souvent nuageuse, un peu comme le grain de la fameuse pellicule Tri-X. Ça manifeste bien que l’image est comme une poudre lancée en yeux, une poudre de pigments en l’occurence. Alors on ne serait ni dans le rêve, ni dans le réel, mais entre deux ?

B.P.: Ce n’est pas un peu ça la photographie, n’être ni dans le réel, ni dans le rêve, que ce soit en N&B ou en couleur ?

G.F. : Ressens-tu une filiation avec des pictorialistes ?

B.P.: Le procédé Fresson donne cette impression, mais non, ce n’est pas ce que je cherche. Mes images ont un contenu très différent, elles sont modernes, à part trois ou quatre qui peuvent évoquer des toiles de Millet. Car le piège dans lequel je ne veux pas tomber, c’est de faire de la belle photo. Je préfère des photos plus rudes. Mon éditeur américain m’a dit une fois à propos d’une sélection que j’ai faite, it’s a tought choice. C’est ça que je cherche.

 

 Bernard Plossu

 

G.F. : Tu as dit qu’ "Une image peut-être floue comme une pensée". Tu photographies beaucoup en marchant. On pourrait penser qu’au départ de cette démarche, certaines de tes photos sont floues parce que tu as refusé de cacher ou d’ignorer des images signifiantes au nom de l’esthétisme. On dirait aussi que tu cherches à réduire la distance entre ce que tu vois et l’instant de le photographier. Qu’est ce qui est important pour toi là-dedans ?

B.P.: Ce sont les instants non-décisifs qui m’intéressent. Je me revois à la gare de Lisbonne. Il y a trois types assis qui ne font rien et un train. C’est une photo que je prends, qui est sombre. Et puis il y a un type qui se lève, qui passe en courant, je fais une photo, par principe, par respect pour Cartier-Bresson. Puis quand je regarde les deux tirages, celle que je choisis c’est l’autre, la première. Chez les photographes importants, il y a quelquefois des images qui ne sont pas des instants décisifs, je pense à Cartier-Bresson, à la photo d’un paysan qui bavarde avec de Gaulle. C’est une photo étonnante, qui n’a rien de parfaite, mais qui est la plus belle photo que je n’ai jamais vue de de Gaulle. Il y a cet espèce de grand homme et ce vieux paysan qui l’admire. C’est une image qui décrit cinquante ans de gaullisme. Elle n’est pas très connue, jamais mise dans ces best-of, alors que c’est vraiment une grande image. Alors ça veut dire quoi, ça veut dire que la photographie parle avant tout d’ambiance.

G.F. : Dans certaines de tes images, on peut avoir l’impression que tu cherches à redessiner une cartographie du monde, comme une fourmi qui coure sur les brins d’herbes ou peut-être est-ce pour te sentir toi-même traversant l’espace ? Ça nous dit seulement "Là il y a quelque chose", "là il s’est passé quelque chose", mais on ne sait jamais exactement quoi. On ne peut pas les aborder sans imaginaire c’est à dire sans faire d’analogies personnelles, culturelles et subjectives. De ton côté de l’image, comment ça se passe ?

B.P.: C’est un jeu de mot, mais j’en suis persuadé : les images nous prennent. On porte en soi 30-40-60 ans d’expériences. On voit, on regarde, on écoute de la musique, on voit des films, on lit, on aime des choses en architecture, etc… On a tout ça accumulé comme une mémoire infinie et de temps en temps une photo sort qui porte tout ça. Certes on la prend, mais en même temps c’est un miroir. Le fait qu’on se soit arrêté pour le prendre, ça veut dire que ça vous a pris aussi.
Ce qui est marrant c’est qu’on peut se promener à cinq, dix, quinze photographes, sur 100m, personne ne fera les même photos, et même si on repère le même truc, chacun aura son millimétrage à lui, sa distance, son éloignement, sa proximité.
Duane Michals est allé en Russie, quand il était jeune. Il a fait des portraits de gens très directs qui sont remarquables. Il n’y a rien, un type, une rue, la pluie. On peut parler de non-composition. Il a fait pareil quand il a photographié Jeanne Moreau assise sur un escalier. C’est magistral. Imagine, dans une pièce, il y a une toute petite tâche noir à peine visible, mais cette petite tâche noire va faire la balance de tout le reste de la photo. C’est étonnant. Ce sont des choses que l’on voit très bien dans ses portraits. La clé de la photographie, c’est une histoire de maniaquerie, de millimétrage. Qu’est-ce qui fait qu’il y a un peu plus de ciel, un peu moins de ciel. Chaque image a ses proportions et chaque photographe son millimétrage à lui. Je crois que c’est idiot de chercher la perfection. Quand je parle d’ambiance, c’est de l’authenticité d’un moment dont je parle. A partir du moment où c’est authentique, on le ressent, on le traduit comme ça et c’est viscéral, même si la photo est ratée.

G.F. : En 1965, tu te trouves au Mexique. Or c’est juste le moment et l’endroit où naît l’œuvre de l’écrivain-l’anthropologue Carlos Castaneda. Voir est le titre de la traduction d’un de ses livres, c’est assez photographique comme concept. La photographie est-elle un moyen de manifester de quelque chose d’invisible, comme une ambiance ?

B.P.: Ah oui ? Je n’avais jamais fait le rapprochement des dates. Non, je ne cherche pas cela. Je préfère quand les choses mystérieuses, surréalistes ou étranges naissent naturellement et de choses naturelles, donc ce n’est pas une manière de chercher l’invisible -c’est à dire de traduire la magie- mais de c’est un peu plus au deuxième degré que ça. On ne voit pas l’invisible, mais on perçoit dans l’image quelque chose qui parle aussi d’autre chose. Quand une image est intéressante, elle donne cette deuxième dimension, je crois. Mais par contre, ce n’est pas la même chose que l’expérience hallucinogène, c’est même peut-être plus fort. Ce qui était complètement raté par exemple, c’est quand, en prenant des produits hallucinogènes, des gens de ma génération, même moi, on a fait des photos psychédéliques. Ça n’a jamais marché, alors qu’au contraire dans la rigueur et le côté très puriste du 50 mm, sans faire d’effet, on arrive, avec l’ambiance –toujours ce même mot- à donner ce rendu de mystère ou d’invisible.
Ce que je me suis permis de faire au lieu de penser en termes de LSD et tout ça… c’est de marcher dans le désert. Je suis allé dans le désert américain, dans des coins très très sauvages, bourrés de serpents, avec un copain, Daniel, qui a les deux cultures, à la fois française et américaine. Il est passé de Hergé à Castaneda, comme moi. Dans Castaneda, il parle des présences qu’il sent derrière des buissons. Nous en marchant, dans des moments très austères et très secs on a palpé quelque chose de particulier. Et c’est vrai que j’ai souvent pensé à Castaneda en me baladant près de la frontière mexicaine. D’autant plus qu’il n’y a quasiment plus d’indiens ; donc tu es obligé de te confronter au monde de l’imagination, c’est-à-dire de te souvenir de l’époque des bandes de Chiricahua; et tu te retrouves dans le décor, à Apache Pass, à fort Bowie. Il n’y a plus que des ruines mais quelque part ils sont là, de par leurs décors. Il y a des gens qui disent que Castaneda ce n’est pas vrai, que ce ne sont que des livres. Malgré tout je fais partie de la génération des gens qui ont aimé ces livres. Ça me va. Même si c’est faux je m’en fous.

 

Bernard Plossu

G.F. : À quoi la fameuse phrase de Baudelaire « Là où tout n’est qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté » te fait-elle penser, toi qui a vu tant de paysages ? Est-ce qu’il y a un lieu ou un moment qui te parle de ça ?

B.P.: Je ne ressens pas du tout ça. Moi, mon poète c’est plutôt Rimbaud. Pour moi on n’est pas dans cette ordre-là. C’est beaucoup plus austère que ça. Quand je vais dans le désert, c’est parce que je suis fils de montagnard. C’est une phrase que je n’aurais jamais entendu mon père dire. Par contre chez Rimbaud, il y a la sur-dimension. C’est tellement fort que ce n’est même plus sophistiqué. C’est ça qui m’intéresse. Il y a un poète que je lis beaucoup en ce moment, c’est un poète d’Amérique latine, Roberto Juarroz. Lui j’y trouve tout ce que je cherche. Là je suis complètement dans mon domaine. Ça s’appelle XIVème poésie verticales. Il faut qu’elle soit sous-dite, discrète. Tout ce qui est dit bien est dit pas fort, ce qui est Under stated.

G.F. : Sur quoi as-tu l’œil et l’oreille en ce moment ?

B.P. : Plein de choses. Récemment je suis allé au musée Courbet, un grand révolté. La nouvelle génération des écrivains italiens : Dazieri, di Cara, Roberto Alajmo, Marcelo Fois, tous les jeunes qui suivent Andrea Camilleri. En apparence ce sont des écrivains de polar, mais en fait ce sont les écrivains de l’Italie moderne. J’ai beaucoup d’affinités avec l’Italie. J’ai complètement tourné la page américaine. Je trouve que la tournure que prend la littérature américaine n’est pas très intéressante, elle qui était géniale.
Je lis, je ne vais jamais au cinéma ou très peu. Au cinéma j’irais si il n’y avait pas de musique. La musique vous dit trop comment penser. Pourtant je l’adore, mais je ne peux pas l’écouter en fond sonore. En gros, je pense qu’il faut s’impliquer très intensément dans tout ce que l’on aime. Quand tu vas dans un musée, tu choisis un deux ou trois tableaux et tu les regardes vraiment bien. Je suis allé au musée de Boston une fois et je suis tombé en extase devant deux tableaux. Il y avait un Watteau et un Greco. Et ça m’a suffit pour dix ans tu vois (rires), c’est génial.

G.F. : Quelques règles pour le voyageur des chemins de traverse ?

B.P.: La curiosité : toujours aller là où les routes s’arrêtent sur les cartes. Je ne fais plus de grands voyages maintenant ; je suis plus tourné vers l’Europe. Lorsque je vais en Aubrac, dans le Jura ou ailleurs, je cherche sur les cartes là où les routes s’arrêtent, là où il n’y a plus rien. Il y a toujours des choses passionnantes qui se passent à ce moment-là, c’est là que les photos arrivent.

Le hasard et l’éphémère sont au cœur du voyage : démonstration.
Raccompagnant Bernard Plossu à la gare après l’interview, nous discutons des rapports images-langage, de son expo à la noN-maisoN d’Aix-en-Provence et de littérature. Il me parle d’un écrivain français, un de ses amis, qui vit en Picardie : Bernard Noël. Il s’étonne que je ne le connaisse pas et, le regard toujours mobile, tourne la tête vers la terrasse d’une cafétéria. Puis se retourne vers moi et me dit à mi-respiration « c’est lui ». Rencontre fortuite.


par Gabriel Fabre



 

Couleur Fresson
du 14 janvier au 08 mars 2009
Espace Photographique Contretype
Hôtel Hannon 1 avenue de la Jonction, 1060 BRUXELLES
Tél: +32(0)2.5384220 mercredi-vendredi 11-18h - samedi et dimanche 13-18h

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