Vivre...en Compagnie(s) 2

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Choc des civilisations,
à la découverte de l’autre, l’étranger

 

afficheLes créations de Vivre… en Compagnie(s) qui s’échelonnent au TNN depuis le 20 février jusqu’au 21 mars 2010 continuent. Après Opium véritable petit bijou poétique et esthétique mis en scène par Ezequiel Garcia-Romeu avec Redjep Mitrovitsa qui a mis en résonance avec notre imaginaire la langue de Baudelaire,

 

les paradis artificiels, et fait jaillir des émotions et réflexions, voici Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio d’ Amara Lakhous par Gaële Boghossian. Ce n’est pas un texte de théâtre mais un roman traduit de l’italien en français littéraire par Elise Gruau, édité aux éditions Actes Sud.
A Rome, dans un immeuble de la Plazza Vittorio où ont été tournées certaines scènes du Voleur de Bicyclette, vivent une dizaine d’italiens du nord ou du sud, des émigrés, et des sans papiers. Un crime a lieu dans l’ascenseur de cet immeuble. En même temps disparaît, un des habitants Amadeo, type même de l’italien pure souche apprécié de tous, dont l’identité et le nom s’avèreront être Ahmed Salmi. Cela suffit à en faire un coupable. Atmosphère tendue, méfiance, suspicion.

 

chocDe l’écriture littéraire du roman, Gaële Boghossian a fait un véritable travail de réécriture du langage des personnages, elle interprète elle-même les rôles féminins et Fabrice Pierre les rôles masculins. Une dizaine de personnages aux accents et aux comportements différents déversent en toute bonne foi des horreurs racistes sur leurs voisins, mais aussi des réflexions comiques. Ce qui a demandé un grand travail d’acteurs. L’idée intéressante c’est de réaliser le film dont rêve le jeune cinéaste hollandais de l’immeuble pour découvrir les habitants. Johan van Marten, interprété avec justesse et bienveillance par Clément Althaus, grand amateur de cinéma néoréaliste italien mène les interviews des habitants de l’immeuble, le spectateur assiste à la réalisation de ce film de société, découvre ce microcosme multiethnique et de ce film naît le théâtre.

Paulo Correia adore le vidéo-théâtre, il a réalisé de jolies prises de vues de Rome, en noir et blanc, Plazza Vittorio, des pigeons, un café, et des élancées très graphiques de l’ascenseur où a eu lieu le crime. Ces prises de vues se mêlent au jeu des comédiens, aux bruits de la rue, aux accents italiens. Six vidéo- projecteurs, trois ordinateurs… mais oublions les procédés techniques pour percevoir les comédiens à travers tous ces voiles. Cet écrin. Fabrice Pierre nous entraîne dans cette suite d’incarnations sans caricatures, on le suit en transparence derrière l’écran ou devant. Gaële Boghossian n’a pas la stature de la grosse concierge, ni le surpoids de Maria Christina Gonzales à qui on interdit la prise de l’ascenseur, alors des expressions et portraits apparaissent en relais sur l’écran. Mais il s'agit toujours de l'être humain.

 

chocOn entend souvent la lecture du journal d’Amadeo, sa voix, l’évocation de ses hurlements mais il n’apparaît qu’à la fin du spectacle, comme dans le livre, interprété par Paulo Carriera, sorte de personnage à la fois charismatique, voire christique, en souffrance par rapport à son statut d’homme musulman. A la création du spectacle, son entrée dans le jeu, le lien était un peu difficile, ici on ne peut pas retourner les pages comme dans le livre, cela va se roder. L’auteur du roman Amara Lakhous a réussi à parler de l’incommunicabilité sans violence, la mise en bouche de Gaële Boghossian avec les mêmes comédiens qui investissent successivement des rôles différents, se justifie donc. Suivant sa naissance l’un pourrait être l’autre, il s’agit alors de la difficulté d’adaptation à une mentalité différente, à une lutte contre le racisme qui ne peut se faire pour certains qu’avec du temps. Avec des recherches individuelles, un travail personnel, de la tolérance, et de l’humanité. Il n’y a pas de prises de position, mais de la tendresse pour chacun des personnages comme dans le texte du roman. Celui qui ne s’aime pas ne sourit pas explique, Iqbal Celui qui n’a pas ne peut pas donner cite l’auteur. Et Amedeo-Ahmed est le type même de cette réussite, de cette fusion douloureuse au prix de tant de souffrance et de sang.

Le travail de vidéo apporte l’épaisseur, la poésie et les différentes grilles de lecture. Collectif 8 réalise avec bonheur jusqu’au 13 mars ce spectacle de réflexion, de rencontres de disciplines artistiques différentes, qui correspond bien au thème de la saison ouvert aux compagnies, Vivre… en Compagnie(s)

Théâtre National de Nice, Directeur Daniel Benoin
Promenade des Arts 06300 Nice
Tél.04 93 13 90 90

par Brigitte Chéry