Vivre...en Compagnie(s) 1

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Création de Opium au TNN , rencontres avec
Ezéquiel Garcia-Romeu et Redjep Mitrovitsa

 

Ezéquiel Garcia-Romeu, pourquoi la création de Opium et le choix de Baudelaire pour Vivre… en compagnie(s) » au TNN ?
Très simplement, j’étais tombé il y a quelques années sur un petit ouvrage de Gallimard, qui parlait de l’opium, un livre très joli, avec de belles images.

 

 

afficheCela m’a intéressé, entre les artistes qui ont fait l’expérimentation de l’opium puis les diverses guerres de l’opium menées par la France et l’Angleterre contre la Chine au 19 ième siècle, c’était un sujet très vaste. Il englobe déjà d’une manière très contemporaine une économie liée aux guerres coloniales, à des intérêts industriels et économiques, ce qui aurait demandé beaucoup plus de budget, l’intervention d’historiens, et de faire plutôt du théâtre reportage.
En me documentant je suis tombé sur Baudelaire sur ce qu’il a écrit sur l’opium, il a traduit Thomas de Quincey, s’est intéressé à d’autres fumeurs que lui-même, il en a fait un ouvrage qu’il appelle Lettres de la poésie, où il reste très moral. Flaubert l’a d’ailleurs critiqué, il trouvait que c’était trop moraliste et qu’il ne se donnait pas assez de liberté pour critiquer les preneurs d’opium.
C’est un œuvre de poésie mais aussi de réflexion. Un essai. Peut être la première réflexion sur le sujet, à part celle de Thomas de Quincey, trente années auparavant, un preneur d’opium qui raconte comment cela se passe, comment il en souffre. Baudelaire prend la position du critique, non pas la position du personnage et il en fait un ouvrage magnifique, de pure littérature, de philosophie, de réflexion.
On a trouvé que ce côté peu parcouru dans le cercle français, ce sujet un peu sulfureux lié à Baudelaire était une exploration intéressante, car il a cherché dans le nauséabond, le satanisme, l’horreur, la matière de sa poésie C’était un prétexte pour écrire pour penser la poésie, pour penser l’acte, une forme d’abjection à adhérer ou non. Il était très ambigu à ce sujet puisqu’il a été élevé dans une famille très bourgeoise, très croyante, lui-même imbu de morale chrétienne, il était et restera très ambigu dans son comportement d’homme et cela apparaît dans cet essai des Paradis Artificiels. Il surgit une personnalité non seulement fantasque mais aussi fantastique. C’est un génie de pure littérature, il a des formules cinglantes d’une clarté  très émouvante. Ce n’est pas qu’un esprit c’est aussi un cœur, quelqu’un qui s’exprime beaucoup avec des sentiments. Il y avait vraiment de la matière à faire du théâtre.

Vous avez fait un découpage très concis, en moins de trois quarts d’heure vous faites une synthèse de l’oeuvre…
Nous avons fait une adaptation avec Marion Botollier, résumé ce qui pouvait être mis en bouche, en gardant le langage et l’écriture la plus simple possible. Tout ce qui nous paraissait compliqué est passé à la trappe, avec des formules magnifiques mais incompréhensibles. Néanmoins cela reste court, synthétique, et comme l’œuvre fonctionne par chapitre, notre spectacle fonctionne par tableau. Les tableaux se succèdent, chacun représente une étape du vécu du mangeur d’opium, les effets notoires, les effets négatifs.

Le texte est mis en évidence dans Opium, le comédien a le rôle principal, la marionnette est plus en retrait par rapport à vos autres spectacles...
Oui, et avec un comédien merveilleux comme Redjep Mitrovitsha, c’est vraiment un luxe, pour cette raison nous avons axé le travail sur le texte, il s’en dégage plus de profondeur que si j’en avais fait un spectacle de marionnette principale. J’ai pris cette option là, la marionnette prend le deuxième rôle, c’est de la figuration et puis elle vient de manière très ponctuelle compléter le récit ou l’appuyer en toile de fond. Le texte est tellement riche, le langage va tellement loin dans la proposition des images, dans la description que cela pouvait être répétitif, il ne fallait pas illustrer les images, on est en contact direct avec une parole, avec une pensée, il faut que cette pensée puisse se dérouler tranquillement dans l’esprit des spectateurs, et de temps en temps une petite volute de fumée ne fait pas de mal !

Sténopé, accompagne ce spectacle au TNN, en quoi cela consiste t il ?
Il s’agit d’un comédien et un guitariste dans un sténopé, une chambre noire avec un point lumineux, la voix du comédien raconte des histoires, des témoignages que j’ai enregistrés avec François Robinson, et ensuite adaptés, des textes littéraires qui parlent de personnages dans la vie ou de la ville. C’est un spectacle en évolution selon les endroits où l’on pose le sténopé. Il reste quelques textes liés à Nancy mais nous en avons rajoutés en lien avec le citoyen, des témoignages sur le tramway, les petits métiers, les artisans. Les spectateurs pourront voir à la fin du spectacle, l’image de la ville à l’intérieur de la boite.

 


 

Redjep Mitrovitsa parle de la création de Opium au TNN, mis en scène par Ezéquiel Garcia-Romeu, de leur rencontre.
Nous avons cherché à faire un spectacle qui soit un objet poétique, un montage le plus clair possible dans une langue qui est extrêmement séduisante, celle de Baudelaire, toute en rigueur, minutie, toute en clarté. Je me suis replongé dans ce livre, un des premiers livres que j’ai lu, les paradis artificiels, convaincu de sa beauté. On a essayé de faire avec lui quelque chose de très simple, très pur, très franc, de propos et de convention théâtrale, ce n’est pas un objet conçu pour le théâtre mais en même temps Baudelaire a une adresse constante avec un interlocuteur, qui peut être un lecteur ou un spectateur Ce qui est assez magnifique dans une expérience comme celle là c’est que l’on est obligé de créer des conventions qui soient conformes à ce qu’est l’écriture mais qui ne nous sont pas a priori données, puisque ce n’est pas du théâtre, de trouver un mode d’information qui puisse correspondre à la réalité de l’écriture.

Quelle scénographie a été adoptée ?
Le dispositif scénographique imaginé par Ezequiel Garcia-Romeu correspond bien au propos, cela lui donne un écrin dont il a besoin, parce qu’en même temps Ezéquiel a recours aux marionnettes pour créer des images qui laissent au texte toute la part de suggestion extraordinaire qu’il a, il est déjà terrible chargé d’images, très fortement imagé. Le dispositif ne s’inscrit que dans la géométrie, dans les diagonales, les tours, les cercles, ce n’est pas un dispositif scénographique naturaliste mais il semble que dans la neutralité  qu’il imprime au spectacle, neutralité forte, il soit un écrin propice à l’éclosion des images.

Ces recherches sur Opium correspondent elles à des rôles précédents ?
Oui et j’adore cela, imaginer des objets qui ne soient pas forcément théâtraux, quand j’étais jeune acteur j’ai travaillé avec Gérald Robard, sur des rôles mais aussi sur des textes, des nouvelles, et puis Antoine Vitez pendant dix ans, nous a intéressé aussi aux conventions du théâtre pour travailler sur à peu près n’importe quel support, des articles de journaux des choses comme cela ; je crois que c’est ce qui se présente avec Opium.

Quelle a été votre rencontre avec Ezequiel Garcia-Romeu ?
Il aime la littérature, les textes, ce qui passionne Ezéquiel, c’est de mettre en lumière des discours et des idées, ce qui n’est sûrement pas le chemin de tous les marionnettistes qui travaillent beaucoup sur l’image et sur ce qui ne se traduit pas par de la parole.
Lui a vraiment ce goût là d’un théâtre qui soit parlé et nécessairement il mêle toujours des acteurs à l’apparition de ses marionnettes et ce qui l’intrigue beaucoup c’est de trouver la manière de faire passer des idées au théâtre.
Et moi j’ai énormément travaillé aussi avec Antoine Vitez sur ce sujet là, sur cette notion de théâtre des idées, où principalement on laisse de côté la question du personnage dans un abord psychologique, on délaisse un peu cette chose quitte à y avoir recours de temps en temps, pour se pencher sur la mise en lumière d’idées qui nous semblent absolument essentielles, contenues par un texte, pour le faire passer et puis comme le monde des idées ne s’absente pas de celui de l’émotion cela génère des émotions qui sont des émotions de théâtre. Là dans Baudelaire je ne représente pas spécialement Baudelaire même si je porte la parole qui est la sienne, ce qui nous a importé c’est de restituer cette parole-là, de la faire entendre, et puis qu’elle soit très claire dans sa position intellectuelle et en même temps très sensible et très émouvante.


par Brigitte Chéry