TNN - REQUIEM POUR L. Scénographie d’Alain Platel – Musique de Fabrizio Cassol d’après le REQUIEM de Mozart

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Pour leur 5ème spectacle en commun, c’est à une véritable cérémonie que nous ont conviée Alain Platel et Fabrizio Cassol avec Requiem pour L. L’émotion s’empare de nous dès le début et ne nous lâche pas.

 

L c’est Lucie, une femme en train de mourir. L’image de son visage est projetée sur un grand écran vidéo à l’arrière de la scène. Connaissant l’issue fatale, la mourante et sa famille ont donné l’autorisation de filmer le passage. Même si ses yeux et ses lèvres s’entrouvrent, elle est déjà partie vers un ailleurs, tandis que des mains caressent doucement sa joue, son épaule, en se déplaçant très lentement, comme dans un ralenti cinématographique. L’instant où elle s’en va sera imperceptible.

Spectacle

Pour parler de cet accompagnement à la mort, s’élève la musique du célèbre Requiem que Mozart n’a pu terminer avant de mourir, et qui est ici fragmenté pour être mêlé à des chants africains, passant d’une rumba congolaise à de joyeuses ou mélancoliques chansons populaires rythmées pour la danse. Fabrizio Cassol a cherché des connexions entre la musique de Mozart qu’il découvre dans une forme de contrepoint et les polyphonies de certaines régions d’Afrique. Et il ajoute du jazz...

Quatorze musiciens-chanteurs africains interprètent des rituels pour accompagner la mourante. D’abord arrive, au milieu de pierres tombales, un jeune accordéoniste bientôt rejoint par d’autres musiciens et chanteurs : une magnifique voix a cappella, les rythmes des percussions, les déhanchements de la danse... Fragmentée, la musique de Mozart passe dans le désordre au milieu d’autres influences musicales entre percussions, battements de calebasses ou voix haut perchée de haute-contre. Ainsi ce n’est pas un collage, mais une multiplication de l’oeuvre mozartienne qui fut construite autour d’un quatuor vocal. S’ajoutent donc des trios lyriques ou pas, le point commun entre l’oeuvre mozartienne et l’Afrique restant la polyphonie.

Tout est fragile dans ce moment intime et angoissant du passage de la vie à la mort. Entre les rituels funéraires festifs d’Afrique et l’émotion retenue des cérémonies d’Europe, chaque musicien ou chanteur semble avoir tissé sa propre relation avec la mourante au-dessus d’eux, le lien se fait sans trace de frontières. Dans ce puzzle musical, ce n’est pas le public qui importe mais la relation que chacun – sur scène ou dans la salle – tisse avec la mort. En Europe, les cérémonies mortuaires sont pesantes, contrairement à l’Afrique où les rituels funéraires sont festifs. Aujourd’hui dans un monde qu’on souhaite sans frontières, le métissage va de soi. Il est ici total, alors qu’il reste si difficile par ailleurs.

Alain Platel s’est plus préoccupé de scénographie que de danse. Cela aurait pu sembler lourd, indécent dans ce rite d’adieu. Ce tact en fait une cérémonie sensible que chacun ressent à travers ses propres deuils. Ainsi le spectacle est parfait, avec des silences comme des recueillements : personne ne tousse, ni n’applaudit comme parfois le public aime le faire. A la fin seulement, des bravos et des applaudissements enthousiastes fusent au maximum!

Caroline Boudet-Lefort