Soirée hommage à DIDIER LOKWOOD, Sans boussole et sans voile, avec toi pour étoile - THEATRE TOURSKY – MARSEILLE

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Vendredi 23 novembre 2018. La salle du théâtre Toursky est comble. L’air est chargé d’électricité solidaire. Ils sont tous là, les copains, les frangins d’une vie ; ils y sont tous, même ceux qui n’ont pas pu se libérer et qui les rejoignent avec le cœur. Ce soir, ce n’est pas un spectacle comme les autres, ce n’est pas non plus un soir comme les autres, c’est une communion de pensée entre les gens qui s’y pressent, un salut fraternel à celui qui a rejoint son étoile et qui reste ancré dans nos vies. Le compagnon de route, le frangin s’en est allé. Ce soir, les pensées vont à l’homme, au musicien virtuose, au compositeur. L’émotion est palpable.

La scène s’ouvre sur le visage de Didier Lockwood et de son inséparable violon, sur ses yeux clairs pétillants d’intelligence et de malice. Son sourire interpelle : « Vous voilà réunis pour moi les copains ? On va swinguer, on va tanguer, on va s’amuser comme des fous ! ». C’est ce que dit ce regard limpide, mais la réalité nous rattrape. Richard Martin, Directeur du Théâtre Toursky, son ami, son complice, ouvre la soirée en s’adressant au public. Merci d’avoir bravé la tempête dit-il, merci mes frangins d’être là. Merci à Didier de nous avoir rassemblé. Sentiment bizarre et réconfortant à la fois, ce théâtre est un théâtre où l’on a envie de se dire ‘tu’, un théâtre citoyen.

Spectacle

Il parle de Guy, que tous connaissent. C’est lui qui garde le théâtre avec un chat, celui de Richard, sur les genoux. Guy a rendu hommage à Didier Lockwood. Richard a tenu à ce qu’il le lise lui-même. Guy tient un feuillet d’une main légèrement tremblante. Instant tendresse applaudi intensément.

« Hommage à Didier Lockwood » par Guy Théâtre Toursky

« Un violon s’est éteint aux doigts d’un virtuose, son archet délaissé pour Toujours est muet, car son Maître est parti pour une longue pause et le Jazz à présent le pleure à Jamais ! Cet archet qui cisèle les notes de cristal, étoiles scintillantes qui enchantent les nimbes, lueurs du firmament en décor théâtral qui donne à Mélopée de la soie pour ses limbes… Ton archet se transforme en baguette magique et donne à nos oreilles la musique d’un cœur transcendant cet instant… Partition féérique qu’il sera impossible d’écouter sans un pleur ! Arpèges syncopés en peinture sonores, les cordes du Violon sont autant de pinceaux sublimant le Tempo que ta musique honore sous le bout de tes doigts… Toi soliste du beau ! Ton swing donnait au Jazz le feeling nécessaire pour nous faire vibrer dans le fond de nos âmes dans un SCAT endiablé ou en rythme binaire, tu as su partager la passion de ta flamme… Jazzman au firmament de noms en ribambelle, ce dimanche maudit où tu les as rejoints nous prive pour toujours… aphone chanterelle car ta « table » muette de ta joue s’est disjoint… ! Souvenir qu’ils nous restent… Ton violon et tes œuvres, reliques inestimables en concession de foi… Cette absence subite nous volant un « chef-d’œuvre », Nos mémoires orphelines se souviendront de toi !!! »

Richard, revenu sur scène, inlassable saltimbanque, inébranlable dans son combat pour la culture, ne cesse de braver l’adversité pour maintenir ce théâtre dans ce quartier le plus pauvre de France :

« Ceux-là même qui sont chargés de faire fleurir les aventures comme les nôtres et qui les étouffent ont décidé de nous supprimer ce parking que nous fréquentons maintenant depuis 40 ans. Ni Gaston Deferre, ni Robert Vigouroux ne sont des fous, ayant fait des travaux considérables qui vous ont coûté très cher, car ce théâtre vous appartient, vous l’avez payé, il appartient aux citoyens, comment peut-on imaginer qu’après avoir investi des sommes pareilles dans des lieux comme cela qui sont essentiels, on ait autant de perversité pour les éteindre et les étouffer en supprimant tout simplement un parking qui vous empêcherait d’être là. Une réunion publique aura lieu mardi au centre social rue Félix Pyat à côté de l’église. Je serai là avec tous mes amis pour leur dire que JAMAIS, JAMAIS, CE THEATRE NE FERMERA. Ni eux, ni personne, tant que je respirerai, avec votre complicité et votre soutien, Personne ne pourra faire plier ce lieu de résistance»

Le frère de Didier Lockwood, Francis, rejoint Richard sur scène et, sous sa photo et l’œil amusé de Didier, c’est un coup au cœur des personnes rassemblées. Quelle ressemblance ! Même cheveux, même allure, même sourire. Richard évoque les premiers pas, à 17 ans, de l’ami sur la scène du Toursky, en solo pour la première fois. L’émotion l’étreint. « Soyons légers ! J’avais envie, dit-il, de faire un clin d’œil poétique –et ce n’était pas prévu- avec Léo (Ferré) à tous ceux qui sont en colère en ce moment. Il dit Léo Ferré, la soirée débute, brûlante : « Y’en a Marre ! »

Plus de deux heures d’un spectacle flamboyant ouverte par le très beau piano Jazzy de Francis Lokwood. Puis, symbole de continuité de l’art, et du violon, les enfants de l’école Suzuchi avec laquelle Didier avait une relation particulière et dont il défendait ardemment l’enseignement, exécutent brillamment trois morceaux, chaleureusement applaudis. On se souvient de la dernière fois où Didier Lockwood s’est produit au Toursky et de la danse improvisée de Marie-Claude Pietragalla, mutine et éblouissante, sur le violon endiablé, magique du musicien, ce violon qui, sous ses doigts, devenait une entité, parfois oiseau, parfois poète, parfois lutin, feu-follet, ange ou démon, mais toujours lumineux, ardent, radieux, incomparable, un violon qui faisait s’envoler les colombes. Cette fois, elle danse sans lui pour l’accompagner, mais elle entend se musique ; elle le transmet, par tous ses pores, et le public le ressent. En couple sur scène avec Julien Derouault, magnifique danseur aux gestes épurés et splendides, le public les ovationne. Suivront des morceaux éblouissants avec des musiciens d’exception, Baptiste Herbin, Sofian El Mabrouk, Birelli Lagrène, André Ceccarelli et Francis Lockwood qui, aux percussions, à la trompette, à l’accordéon et à la contrebasse. Un des moments les plus intenses de la soirée arrive avec Lévon Minassian au duduk accompagné de Serge Arribas au clavier. Leur musique a la profondeur de la mer, la clarté du ciel. Elle pénètre le corps et l’âme, transcende, suspend le temps aux lèvres du musicien, à son souffle, à ces sons que les vents d’Erevan ont poussé jusqu’à nous, cette mélodie qui ne peut être que du mariage des dieux et des étoiles. Le temps n’est plus à la légèreté. Les yeux de Didier Lockwood sont-ils devenus mélancoliques, ou est-ce l’émoi des spectateurs dont les larmes brouillent la vue ? Parmi les blés blonds d’un été ensoleillé, Didier, heureux et tendre, nous fait signe. L’heure avance, l’hommage touche à sa fin, les spectateurs le sentent mais ne voudraient pas interrompre ce moment d’enchantement. ‘Avec le temps’ ; Richard Martin conclue la soirée avec cette chanson inoubliable. Avec le temps va tout s’en va. Le duduk de Lévon Minassian nimbe de poésie ces vers inoubliables de Léo Ferré. Les frangins sont là, Pietra et Julien dans une mouvance caressante, Francis au piano, Serge au clavier. Richard Martin sublime les mots, les pensées, le message, immense, merveilleux interprète. A ce moment-là, Didier l’habite, c’est sûr. Silence assourdissant d’émotion dans la salle jusqu’au déchainement final. Mais Richard se tourne vers Didier Lockwood et :

« Ce n’est pas vrai, Didier, avec le temps, on aime plussss. » Soirée passion, soirée poésie, soirée émotion, un hommage sincère et réussi. Merci les artistes. Salut frangin, depuis ce 18 février 2018, nous sommes tous un peu orphelins.

Danielle Dufour-Verna