Autour du « Dossier Supports/Surfaces »

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À l’origine, il s’agit d’un livre conçu en 1978 par Jacques Lepage : documentation brièvement commentée sur le parcours 1966–1974 d’artistes plus ou moins réunis puis séparés sous le label Supports/Surfaces. Bien que ce groupe à la composition évolutive et finalement conflictuelle n’ait réellement opéré que deux années, sa capacité publicitaire a donné son nom a une mouvance beaucoup plus nombreuse, tendance que Lamarche-Vadel nommait « Abstraction Analytique » et qu’avec R. Monticelli, et quelques artistes concernés, nous aurions préféré désigner plus précisément « Peinture analytique et critique ».

Ce livre donne donc, à partir de pilotis documentaires choisis et souvent à peine légendés, un aperçu subjectif des moments fragmentés d’une avant-garde des années 1966 à 1974. Si à priori le procédé semble objectiver la démarche, volontairement ou pas s’y exprime les proximités et des préférences du commentateur. Bonne occasion, quand restent encore quelques mémoires vivantes, de revisiter en témoin ce temps où les avant-gardes s’affrontaient encore.

Pour la conception de ce projet, Jacques Lepage semble n’avoir guère été sensibles aux évolutions considérables des sciences humaines de cette époque. En pratiquant un alignement d’événements sans les relier par une réflexion sur leurs liens, sa démarche révèle une conception de l’Histoire « événementielle » comme la pratiquaient encore nos « manuel Lavisse » de l’école primaire lorsque j’allais en classe – il y plus de soixante-dix ans. Ainsi se manifeste la rupture idéologique entre la génération de la jeune peinture des années soixante et celle de J. Lepage (qui avait l’âge de nos pères.) Nous sommes loin de l’Histoire des idées, des mœurs et des mentalités qui ouvre à la compréhension des changements.

Certes le recueil de documents matériels ou langagiers est fondamental pour toutes recherches. Encore faut-il qu’ils prennent place dans un ensemble qui leur donne sens. Pour faire simple : Nécessaire, la chronologie est très insuffisante si en relation avec le contexte on ne sait le comment, et si possible le pourquoi.

Si la documentation ainsi présentée enrichit nos archives avec quelques pièces probablement inédites, l’ensemble reste donc très superficiel. Il semble que dans ses notules Jacques Lepage témoignait « de mémoire », sans vérifier la documentation, sans recul critique. Ce qui entraine des imprécisions, erreurs ou omissions, comme les deux ou trois que j’ai repérées en survolant l’ensemble. Sans doute au fil des pages serait-il possible de relever d’autres erreurs ou approximations : Chaque protagoniste pourrait détecter celles qui le concernent.

Livre

Ainsi l’exposition « De l’unité à la détérioration » que j’avais entièrement conçue et mise en place en février 1970 au Laboratoire 32, six mois avant la naissance du groupe Support-Surface (le nom mis au pluriel viendra plus tard) est donnée comme l’une des expositions « informatives » proposées par Ben dans sa boutique. Or Ben proposait des œuvres, jamais des documents. L’invitation indique n°1, il n’y aura pas de n°2. Pour qui sait lire la formulation et la liste de artistes concernés, la carte postale d’invitation est évidente. (Visuel ci-joint). L’ajout par Ben de la phrase par lui souvent répétée, « Il faut de tout pour faire un monde », indique bien qu’il admet –  sans que ce soit son point de vue. À mettre au crédit de Ben, de présenter par amour de la polémique des artistes qu’il contestait. Or il contestait à peu près tout le monde sauf (bien qu’à la limite il admette Marcel Duchamp et un temps Georges Brecht) un certain Benjamin Vautier, dit Ben.

« Le Hall des remises en question » bien que financé et organisé par Saytour, Ben, et moi-même, est souvent attribué à Ben en raison de sa force publicitaire envahissante. Mais si nous avions pas eu part à l’organisation, il est probable que n’aurait pu participer ceux que Ben, qui ne comprenait pas nos positions, a longtemps nommés péjorativement « Les chiffonniers » : Saytour, Alocco, Viallat, Dolla et d’autres démarches comme celles de Daniela Palazzoli, Philippe Chartron etc…. De même, Ben a montré plusieurs fois les 5 affiches crées à cette occasion comme siennes, alors qu’elles avaient été conçues (sur sa proposition de compléter « L’art c’est………) par G. Brecht (L’art c’est Ça, avec image d’une montre), R. Filliou (l’art c’est fruité) Dietman, (L’art c’est un mot) Alocco (l’art c’est SMKST) Ben (L’art c’est mon cul). S’affichait ainsi la tendance de Ben de faire du « Hall des remises en question » une exposition Fluxus. Si Lepage était pris aux apparences, c’est qu’il était plus inséré que nous dans les processus institutionnels et qu’il ne fréquentait qu’en marge les groupes de notre génération, sans participer à nos rencontres et de nos débats quotidiens, qu’il ne pouvait vraiment en connaître que les aspects publics.

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L’exposition « École Spéciale d’Architecture » en avril 1969 à Paris, est évoquée. Elle mériterait sans doute d’être étudiée. Dans l’Express Otto Hahn la signalait par un articulet. Il écrivait : « On peut trouver dans l’exposition l’amorce d’une idée. Après ce premier contact les personnalités s’affirmeront peut-être. » La constitution du petit groupe d’exposants finalement très cohérent a suscité des rivalités qui posaient en germes tous les problèmes qui secoueraient plus tard l’itinéraire Supports-Surfaces. L’idée initiale était de réunir une douzaine d’artistes. Nous nous sommes trouvés en plusieurs étapes réduits à six, et j’avais alors imposé au dernier moment l’ajout de Bernard Pagès, avec ensuite l’accord de Viallat et de Pincemin, ce dernier plus réticent. (Voir lettres de Claude Viallat et de J-P Pincemin.)

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Je m’étonne que la sélection de « Aspects de l’Avant-Garde en France » (erreur volontaire ou pas ?) me soit attribuée, lui donnant ainsi un air d’événement « provincial », alors qu’étaient explicites tous les documents et particulièrement la page du journal du Théâtre National de Nice « Préfaces » entièrement réservée à l’exposition. Catherine Millet n’aurait certainement pas préfacé une sélection qui n’aurait pas été totalement sienne. Jean Clair serait-il venu en discuter ? Catherine Millet m’avait demandé des photos de mon travail pour un livre sur l’avant-garde en France à publier par les éditions Flash Art de G. Politi, à Milan (jamais paru). J’avais simplement sollicité Gabriel Monnet, qui m’avait deux ans plus tôt offert carte blanche pour « Une semaine au présent », pour recevoir cette exposition. Une sélection de C. Millet ne pouvait être semblable à celle que j’aurais pu choisir, et pesait bien davantage. Même le très hostile journaliste de Nice-Matin ne s’y trompe pas. Les articulets concernant nos activités dans les presses étaient comme à Nice en général assez peu favorables : ce qui étonne dans le texte anonyme cité, (ou dont il a coupé la signature ?) c’est que références et argumentations font penser à une attaque venue de l’intérieur ou pour le moins informée par quelqu’un plus au fait de l’enjeu que ne l’était les journalistes non spécialisés.

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Rachel Stella qui signe l’introduction, et enrichit la documentation de quelques textes cités, s’efforce de nuancer et de colmater les creux. Elle termine son texte en écrivant : « Je regrette que Jean–Pierre Pincemin ne soit plus là pour se moquer de nous tous, et je lui dédie mon travail. » Vous pensez ce que vous pouvez du travail et de l’évolution de Jean-Pierre Pincemin, mais pour l’avoir bien connu, échangé avec lui de vive voix ou par correspondance, particulièrement de 1969 à 1976, je peux affirmer que, intelligent et parfois naïf, il était certainement dans sa mouvance avec ses idées radicales ou fantaisistes le plus sincère et le plus honnête des artistes. Occasion pour signaler en marge l’étonnant et beau récit de Maryline Desbiolles « Les Draps du peintre » (Le Seuil 2008) qui sans jamais le nommer raconte l’étrange personnage qu’était Jean-Pierre Pincemin. Dans ce récit M. Desbiolles publie une lettre dans laquelle Jean-Pierre essaie de convertir le destinataire à ses convictions maoïstes de 1971-1972. J’avais reçu la même à quelques mots près…

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L’ensemble de ce « Dossier Supports/Surfaces » reste donc léger pour l’histoire de cette période. Il y est finalement très peu question des œuvres. Le dossier apporte bien quelques documents, mais les informations qui sont « de mémoire » relaient parfois, nous l’avons vu, des on-dits sans vérification. Donc à utiliser avec prudence. D’autres ont raconté avec plus ou moins de pertinence, mais en historiens, le fragment avant-gardiste Supports-Surfacien parmi les avant-gardes de ces années agitées. J’ai retenu de mes lectures (sans prétendre avoir lu toutes les publications sur le sujet) deux ouvrages :

Marie-Hélène Grinfeder, « Les années Supports surfaces », Herscher éditeur, 1991. Ce panorama de la tendance déborde le(s) Groupe(s), mais reste tout de même limité, dit l’auteur, à 15 peintres et 2 sculpteurs. Chacun des artistes est longuement présenté individuellement avec une iconographie abondante. S’y ajoute pour le « Groupe 70 » une seule page à la fin de laquelle est mentionné le groupe « Textruction », page qui développée ajouterait dix artistes.

Marie-Hélène Dampérat, « Supports-Surfaces », Publications de L’Université de Saint-Etienne, 2000. Ecrit à partir d’une thèse de Doctorat d’Histoire de l’Art soutenue à Paris IV – Sorbonne en 1997, cet ouvrage, plus largement ouvert et véritable travail de recherche, bénéficie de la structure et d’une écriture exigées par l’Université. Il ne saurait être complet et définitif sur le sujet, mais reste probablement à ce jour le travail le plus fiable si l’on tient compte de la proximité et du fait qu’il s’agit d’artistes dont la plupart était encore en pleine activité (Et souvent le sont encore).

Le temps érode ou rectifie les témoignages des acteurs… Les documents sont lus d’un autre œil. Dans quelques années, il se pourra rassembler les savoirs et refaire une Histoire (non définitive !) qui aura l’avantage d’être loin des pressions des acteurs et du marché.


Marcel Alocco


Nice, octobre 2018

Dossier Supports/Surfaces

De Jacques Lepage, édition préparée par Rachel Stella

Publié par Ceysson