« La promenade niçoise »

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Pour répondre à l’air du temps, Performarts propose la relecture du chapitre seize de « La promenade niçoise » de Marcel Alocco, livre publié par les éditions de l’Ormaie en 1999.

 

Breve

Ce texte a déjà été repris, notamment pour la lecture « Une balade culinaire » par la Compagnie Théâtrale La SAETA en octobre 2009, mise en scène par Marie-Jeanne Laurent, Espace Association Garibaldi, à Nice. Ce texte figurait en 2013 dans « Il était une fois …Nice » publication de la Direction Patrimoine Historique, Archéologique, Langue et Culture Niçoise, Ville de Nice. En 2016, toujours d’actualité, ce chapitre a été redonné à nouveau par le magazine Couleur Nice n°29.

Breve

Chapitre seize

Encore une recette ? Une seule !…— celle des Niçois. Vous ne comprenez pas ? Mais oui, mais oui! l'ancienne et toujours active recette des Niçois! Car le Niçois et la Niçoise ne sont pas comme la naïade sortis purs et limpides de la source originelle.

Pour faire les Niçois prévoir une "pignata", ou un chaudron, entre Mont Chauve, Mont Boron et Méditerranée. Arroser de Lympia et Paillon. Prendre un résidu des descendants de celui qui a laissé trace de son pied à Terra-Amata. Tenir compte, en distribuant régulièrement sur toute la surface du "pairòu " en ébullition, de la grande vague Indo-Européenne recouvrant les peuplements primitifs. Ajouter rapidement, sous peine d'extinction, quelques Ligures, quelques Celtes aussi, les dits Gaulois qui depuis longtemps s'accrochaient aux Alpes. Mélanger, sur le bord, une bonne poignée de Grecs. Superposer à l'ensemble une couche bien régulière de Romains. Un zeste de Goths (Wisi. Ostro.). Pour une dégustation très fine, on trouverait peut-être encore à insinuer d'infimes traces de Cimbres ou de Teutons. De Vandales, de Suèves, de Burgondes, et une poussière de Francs aussi. Peut-être quelques Huns erratiques vinrent-ils après la défaite aux Champs Catalauniques terminer prophétiquement leurs vies sur cette côte en bout du monde? À tous hasards, donc, quelques Huns. Ajoutons quand même une bonne pincée de Sarrasins. Un subtil ajout, quand le mélange a bien pris, à dose homéopathique, d'Européens venus des quatre coins : Anglais excentriques; Russes déclassés; Baltes; Américains paumés, Espagnols politiques; Allemands; Portugais, etc... Une dernière couche de Piémontais auxquels se mêlent, minoritaires, quelques Sardes, Lombards, Romagnols et des que-sais-je-encore. Combien de Piémontais? "Un peu, faut voir". Pour finir, la couche très fine, en surface et donc la plus voyante, venue d'Afrique, du nord ou d'ailleurs. "Lou mesclun", toujours le mesclun. Le bon mélange, si l'on prend soin d'ajouter les ingrédients nécessaires et de l'arroser convenablement de bonne huile d'olive. Avant de bien fatiguer. Le plus difficile, pour que la sauce prenne.

La gastronomie dérive, depuis un plaisant bavardage sur le goût du bout des lèvres, jusqu'aux profondeurs du ventre. A partir de l'innocent constat d'un faire, me voici remuant la cuisine intérieure où s'apprêtent les moments heureux ou tristes, où se conditionnent les images gardées, les séquences oubliées; où les temps vécus se consument en une cendrée d'élan pour l'avenir, pour le saut vers un demain encore sans identité. Creuser sa poitrine et son cœur, ses muscles et son ventre, n'est jamais sans douleurs. L'enfance est douce, et rose, et griffue.

Je veux cette vie et une autre, et toutes les autres. Vous aussi ? Que ce n'est pas possible ? Je sais, je sais, oui mais... Oui, mais. C'est bien là l'humain. Toujours: oui, mais. A chercher à côté si. Voir ailleurs. Voir autrement. Jamais satisfait, toujours en route vers. Fatigue. Je veux m'arrêter, je veux m'arrêter, oui. Oui, mais...Je veux aussi ailleurs autre chose.

Marcel Alocco

« La Promenade Niçoise »

Marcel Alocco, éditions de L’Ormaie (Vence 1999)