58e FESTIVAL DE JAZZ A JUAN

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On ne se lasse pas de ce décor magique où le public vient peut-être tout autant pour le cadre que pour le jazz, quelle que soit la qualité du programme. Comment ne pas être sensible à la beauté de la mythique pinède : les gradins installés parmi les pins et, au-delà de l’espace scénique, la mer scintillante, tandis que le soleil descend en rougeoyant avant que ne s’installe la nuit avec sa lune et ses étoiles.

 

Bien sûr pour ce 58e Festival, tout a commencé par une foule immense venue acclamer Lenny Kravitz dont le succès, bien légitime, va en augmentant. Dans la chaleur de la nuit juanaise, il a encore davantage chauffé la pinède en multipliant des fusées mélodiques incendiaires. Il était précédé d’un nouveau venu, Charles Pasi, qui a séduit le public avec ses très beaux solos d’harmonica, son instrument favori.

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Le jazz d’aujourd’hui n’est plus le jazz de la Nouvelle-Orléans d’antan. Il est de plus en plus ouvert à la « world music ». L’exemple le plus flagrant est l’insolite et magnifique soirée qu’a proposée le trompettiste Ibrahim Maalouf, contant la légende de la Reine de Saba, (« Queen of Sheeba ») avec l’aide de l’envoûtante voix d’Angélique Kidjo et de l’Orchestre de Cannes- Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ibrahim Maalouf est ici à tous les postes : chef d’orchestre, trompettiste et bonimenteur, puisque c’est lui qui pose les sept énigmes que chante Angélique Kidjo d’une voix à la fois rauque et lumineuse, soutenue par le djembé du percussionniste africain Dès qu’Ibrahim Maalouf prend sa trompette, l’air s’enveloppe d’une caressante sensualité. Totalement captivé, le public lui a fait une longue « standing ovation », très méritée. Le même soir, Youn Sun Nah a, cette fois encore, subjugué le public de la pinède tant elle joue de sa voix. Parlant avec une douceur angélique, elle élargit son coffre vocal dans des registres d’une variété incroyable tout en fantaisie piquante, en énergie espiègle et même en ironie mélodique. Ses possibilités semblent illimitées pour cette émouvante et sidérante chanteuse sud-coréenne qui nous laissent ébahis autant que charmés par son répertoire varié qui se termine par le fameux Halleluyah ! de Leonard Cohen.

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Tigran Hamasyan a introduit les Balkans dans l’imaginaire du jazz européen. Ce pianiste surdoué pense la musique avec son corps témoignant d’une vitalité exubérante et de sa joie de vivre. Il atteint une étrange poésie musicale tout en impressionnant par sa maîtrise rythmique sur des mesures complexes. Seul avec son piano, il a précédé deux chanteuses très attendues, l’une, Melody Gardot, pour son incroyable talent, l’autre, Carla Bruni, par curiosité d’être programmée dans ce grand Festival de jazz. Celle-ci a agréablement surpris le public, quoique ce ne soit pas du jazz. D’abord réservé (les applaudissements étaient timides), le public a finalement été conquis par sa beauté, son charme, sa voix et le rythme de ses chansons en français ou en anglais, et même en italien (Douce France, « Dolce Francia » a été acclamé). Maintenant sans canne, en longue robe noire et queue-de-cheval blonde, Melody Gardot a chauffé la pinède de sa voix voluptueuse et sensuelle, passant du piano à l’archet d’une contrebasse, ou sur le devant de la scène.

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C’est aussi des origines arméniennes qui influencent les improvisations pianistiques d’André Manoukian. Il a offert quelques instants magiques avec un charme au romantisme orientaliste dont est saupoudrée sa musique. Il était précédé du quartet d’Eli Degibri, célèbre saxophoniste israélien venu des bords de la Mer Rouge.

Toujours très World Music, entre orient et occident, Dhafer Youssef a imaginé des sons, insolites dans l’univers du jazz, avec son « oud », cet instrument en forme de demi-poire qu’il utilise comme une guitare. Quoique d’Afrique du Nord, son jeu n’est pas dénué d’influences de musiques classiques, parfois très contemporaines (Arvo Pärt,...). Lui succédant au cours de la même soirée, le public était tout acquis à Norah Jones. Bercée de musique de qualité dès sa naissance puisque fille du fameux sitariste indien, Ravi Shankar, elle a attiré de considérables applaudissements, quoique son registre de chansons soit un peu uniforme.

Comme il était facile de prévoir le stupéfiant Marcus Miller et son saxo ont totalement emballé les vrais amateurs de jazz avec un jeu euphorisant de morceaux de son cru, dont « Sublemetic », mot qu’il a inventé, avant d’être rejoint par la chanteuse Selah Sue, donnant une autre coloration à la ligne jazz en chantant « Come Together » des Beattles.

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Impossible d’oublier la merveilleuse musique de Chick Coréa au mieux de son talent avec ses amis musiciens, John Patitucci à la basse et Dave Weckl à la batterie. L’osmose musicale entre eux trois était totale et parfaite, soulevant une salve d’applaudissements d’un public enthousiaste, en adoration devant ce pianiste passant du be-bop au jazz rock, ou même à la musique classique. On ne s’en lasse pas ! Lui succéder sur scène était difficile, mais grâce à son incontestable talent, le saxophoniste David Sanborn ne pouvait décevoir, surtout jouant avec le bassiste Ben Williams.

Biréli Lagrène, stupéfiant virtuose manouche, ne joue pas seulement du gipsy jazz. Il n’a pas oublié sa passion du jazz-rock, ni la flamme transmise par Jaco Prastorius. Il a rendu hommage à ce célèbre bassiste, brutalement disparu trop tôt et qu’il avait accompagné à ses débuts lors d’une triomphale tournée. Plein d’émotion, il a interprété quelques thèmes très connus avec ses amis André Charlier à la batterie et Benoît Sourisse au piano.

A tous ces grands moments musicaux, s’ajoute, pour clore le festival, l’habituelle soirée Gospel, avec trois big chanteuses du sud profond des Etats-Unis. Les Como Mamas sont si authentiques pour chanter leurs larmes et leurs souffrances qu’elles sont en passe d’acquérir le statut de reines du Gospel, même au-delà du Mississipi.

Déjà, nous attendons avec impatience le 59e festival de Jazz à Juan !

Caroline Boudet-Lefort