Les cinq films ayant marqué le Festival de Cannes 2018

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Comme les cinq doigts de la main, les cinq chapitres du « Livre d'image » de Jean Luc Godard et les cinq notes de la gamme pentatonique, nous avons retenu les cinq films ayant dominé le 71eme Festival de Cannes.
Ces œuvres ont été totalement ignorées par le Jury, du moins pour les quatre ayant participé à la compétition. Certaines ont été desservies par la programmation (1). Elles sont quelques fois inabouties ou difficiles à comprendre. Néanmoins elles dominent le lot car elles ont soit confirmé la stature de leur créateur, soit témoigné d'originalité et d'audace dans l'exploration de formes nouvelles de fiction au cinéma.


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« Burning » ou le polar contemplatif
«Le Coréen Lee Chang-Dong aime les récits complexes où le thriller sert de prétexte à la description du mental des personnages confrontés au malheur. Il en était ainsi dans ses deux précédents films : « Secret Sunshine » (2007) et « Poetry »(2010).
Avec « Burning » (2), le réalisateur, inspiré d'une nouvelle du romancier japonais Haruki Murakami, modère son goût pour les situations extrêmes pour revenir, en apparence, à une narration plus paisible.
L'histoire relate la rencontre entre un jeune homme et une jeune fille, tous deux en quête d'un sens à donner à leur existence. Jongsu, le garçon, vit dans la petite ferme de son père emprisonné. Quand il ne s'occupe pas des vaches, il effectue des livraisons et rêve d'être écrivain. Haemi, la fille, aimerait être mime. Pour payer ses cours, elle danse devant une solderie de la ville afin d'attirer les chalands. Le livreur et la danseuse se rencontrent devant le magasin ou plutôt se retrouvent car ils avaient été élèves dans le même collège bien des années auparavant et s'étaient perdus de vue. Il s'ensuit une courte liaison. Heami part pour un voyage dans le désert de Kalahari non sans avoir confié à Jongsu, le soin de nourrir son chat pendant son absence. Elle revient au bras de Ben, séduisant quadragénaire, qu'elle affirme avoir rencontré à l’aéroport de Nairobi. Ben roule en Porsche et habite dans un quartier résidentiel de Séoul. Entre le campagnard et le play-boy se noue une étrange relation faite de rivalité amoureuse et de fascination réciproque, tandis que Heami disparaît à nouveau. Jongsu commence alors à surveiller Ben qu'il soupçonne d'être responsable de la disparition de son amie. Débute alors la partie thriller de cette histoire.
L'intérêt de ce film ne tient pas tant à son intrigue policière qu'à la manière dont le cinéaste déploie son récit.
Par petites touches, il décrit l'évolution de Jongsu, qui passe du rôle de benêt manipulé par tous, à celui de guerrier engagé dans un duel à mort. Comme le récit est filmé  du point de vue de ce dernier, les deux autres protagonistes conservent leur halo de mystère et la perception du spectateur  est fonction de ce que ressent Jongsu. Périodiquement le réalisateur sème quelques indices portant le spectateur à douter de ce qu'il voit et à se demander si cette histoire n'est pas totalement fantasmée ou imaginée par le jeune homme en train d'en écrire le scénario. Le savoir-faire de Lee Chang-Dong consiste à laisser aux personnages leur part de secret et au spectateur sa liberté d'interprétation des faits. Par contre, s'agissant de la situation sociale des jeunes Coréens vivant de petits boulots, l'auteur ne laisse planer aucun doute. A ses yeux, elle est catastrophique. La minuscule chambre de la jeune fille et le taudis du garçon sont là pour témoigner de cette réalité.

 

 

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« Leto » ou l'underground à Leningrad au temps de Brejnev
« Leto » (L'été) du Russe Kirill Serebrennikov, décrit également un triangle amoureux, celui que forment Mike, Natacha et Victor à Leningrad (aujourd'hui Saint-Pétersbourg) au début des années 80. L'auteur, connu pour ses mises en scène théâtrales en Russie et en Europe, notamment en Avignon, avait présenté en 2016, « Le disciple » à Un certain regard.
Empêché de venir à Cannes en raison d'une inculpation et d'une assignation à résidence suite à une plainte pour détournement de fonds, Serebrennikov partage donc le sort de l'Iranien Jafar Panahi.
« Leto » (3) s'apparente à un biopic, celui de deux vedettes de la scène musicale de l'ex capitale impériale russe ayant réellement existé. Ces musiciens, Mike Naoumenko et Viktor Tsoï, s'étaient donnés pour modèles Bob Dylan, T-Rex, Lou Reed etc., et le film montre comment le système soviétique chancelant a tenté de canaliser l'énergie de la jeunesse et son goût pour une musique venue de l'Ouest.
L'attrait principal du film tient à son caractère romanesque. Les personnages sont séduisants. Le récit des péripéties de leur parcours artistique et leur vie affective est captivant.
Leto a également l'avantage de réduire à néant quelques clichés sur ce qu'était la vie dans les pays de l'Est et particulièrement dans le principal d'entre eux.
Le premier cliché concerne l'importance de la répression de la dissidence artistique en ex-URSS. Serebrennikov nous montre qu'elle n'était ni très rigoureuse ni très efficace. Les responsables du centre culturel où se produisaient les groupes de rock étaient assez inertes face aux extravagances et provocations de Mike et Viktor. Au demeurant, ces derniers savaient ne pas aller trop loin et étaient assez finauds pour préférer la débrouille à l'affrontement direct avec le pouvoir.
Le deuxième cliché concerne la faible valeur accordée par l'Ouest au rock venu de l'Est. Si, pour Mike, Viktor et leurs fans, le rock anglo-américain est un modèle artistique, ils ne sont pas pour autant de pales copieurs ou de simples adaptateurs. Leur musique, assez peu connue chez nous, mérite d'être découverte pour ses qualités propres.
Le dernier atout de « Leto », et non le moindre, tient à la valeur artistique et symbolique de son image. Kirill Serebrennikov à choisi de tourner son film en noir et blanc, traduisant ainsi le caractère morose et académique de la vie artistique en Union soviétique. Progressivement, l'image se couvre de graffitis, rayures, incrustations et ajouts de courtes parties en couleurs (documentaires ou clip d'époque). Cette intervention graphique exprime le sujet même du film : la créativité de l'artiste finit toujours par fissurer la chape de béton du conformisme sous lequel le système totalitaire tente de l'ensevelir.

 

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« Le poirier sauvage » ou l'amer retour au pays natal
La dernière fois que Nuri Bilge Ceylan avait donné de ses nouvelles, c'était en 2014 avec « Winter Sleep » qui avait obtenu la palme d'or. Nous avions laissé son héros Aydın en Cappadoce avec ses échecs et ses regrets. Dans « Le poirier sauvage » (4) nous retournons en Anatolie en compagnie de Sinan, qui pourrait être le fils de Ayn.
Sinan, de retour dans sa ville d'origine, retrouve ses parents et ses amis d'enfance. Vis à vis de son père, il éprouve du ressentiment voire du mépris car ce dernier a dilapidé le patrimoine familial dans des jeux d'argent. A l'occasion de discussions avec ses amis et relations à propos de l'amour, du sens de la vie et de la religion, il constate à quel point un fossé s'est creusé entre lui et eux.
Pourtant, au fil de temps, la colère de Sinan s'apaise et il se libère de l'obsession qui l'habite, faire publier l'essai qu'il vient de rédiger. Entre le père et le fils, une communication sur de nouvelles bases devient possible.
Comme « Winter Sleep », « Le poirier sauvage » est un drame tchékovien et romantique où la beauté du décor exhausse la mélancolie du personnage. Néanmoins, on sent poindre dans le dernier film une dimension politique prudente mais affirmée. Nuri Bilge Ceylan y aborde, à sa manière, un thème d'actualité, celui de la réconciliation entre les deux composantes sociales du pays, la laïque et la religieuse. Dans le climat d’exaspération et de surenchère identitaire dans lequel est plongée la Turquie contemporaine, le message du film prend une résonance particulière. Il apparaît comme un appel désespéré au dialogue et à la tolérance.

 

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« Un grand voyage vers la nuit », Kaili again
La projection à" Un certain regard" de « Un grand voyage vers la nuit » (5), second film du jeune Chinois Bi Gan était un des événements les plus attendus du Festival de Cannes. Son premier film, « Kaili Blues », bâti sur une trame très simple, la recherche d'un garçon par son oncle, avait fait sensation lors de sa diffusion en 2015-16. Les critiques s'étaient enthousiasmés sur le pouvoir d'évocation de ses images d'une Chine campagnarde que l'on n'avait jamais vue auparavant. Tous le monde se souvient de cet époustouflant plan-séquence où, pendant 45 mn, la caméra, à la suite de son personnage, effectuait un gymkhana dans des routes, des ruelles et des maison tandis que se déroulaient à son  passage des bribes de fictions où passé et présent cohabitaient. Au final, le vernis naturaliste du film se fissurait sous l'émergence du fantastique et du rêve.
Avec « Un grand voyage vers la nuit », Bi Gan approfondit sa démarche et, sans doute, en révèle les limites.
Il commence par se débarrasser de toute narration. L'argument se résume en une phrase : un homme, qui a commis douze ans auparavant un crime resté impuni, revient à Kaili, sa ville natale, à la recherche d'une femme qu'il a aimé (et tué?).
Dans sa première partie intitulée « Mémoire » nous suivons le héros à la recherche du visage de l'aimée. Il erre dans un décor nocturne de fêtes foraines illuminées par des néons aux couleurs criardes, de bordel sordides et de caves humides où réalité et illusion se mêlent. Dans ce monde,on croise des personnages aussi irréels que des fantômes. Cette partie plonge le spectateur dans un état de demi conscience, où toute volonté de comprendre est désormais bannie. Dès lors il est prêt pour  être plongé dans la deuxième partie.
Celle-ci, dénommée « Opium » consiste en un plan séquence d'une heure (6) tourné en 3D, dans lequel la caméra s'envole. Nous sommes dans le monde des rêves du héros et survolons un paysage de vallons où trône un immeuble abandonné, lieu où survivent ses souvenirs et ses fantasmes.
Ce voyage hypnotique abouti a pour résultat d'égarer le spectateur, désormais uniquement captivé par la splendeur des images.
Le but de Bi Gan est de retrouver une certaine magie du cinéma faisant appel à la sensation plutôt qu'à l'explication. Il aboutit à l'âge de 29 ans là où en était arrivé David Lynch avec « Inland Empire » en 2007. Signalons qu' Après ce film onirique, sans intrigue et totalement incompris, sauf des inconditionnels, Lynch n'a plus réalisé de film pour le cinéma…

 

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« Un couteau dans le cœur »… qui n'a blessé personne !
Le Festival de Cannes n'oublie jamais de sélectionner quelques films issus du cinéma non conventionnel, dans le but de permettre à ces derniers de sortir de leur ghetto, quitte à provoquer la polémique et le scandale. Personne n'a oublié « La grande bouffe » de Marco Ferreri en 1973. On se   on se rappelle également le retentissement de « La Haine » de Mathieu Kassovitz en 1995 et de « Irréversible » de Gaspar Noé en 2002. Il arrive également que le pétard soit mouillé et que le film soit projeté dans une indifférence quasi générale.
Ainsi « Un couteau dans le cœur » (6) de Yann Gonzalez avait tous les éléments pour agacer les festivaliers : l'utilisation à contre emploi d'une icône de la variété française, Vanessa Paradis, un sabotage systématique de l'intrigue par le jeu très caricatural des acteurs et une esthétique en baroque de carton-pâte.
Le film décrit la vie mouvementée de Anne (Vanessa Paradis), productrice de film porno gay à la fin des années 70. Elle a du mal à accepter la rupture de sa liaison avec Loïs, sa monteuse, et doit faire face à une série d'assassinats des acteurs du projet de film qu'elle tente de produire. Les références et les clins d’œil sont nombreux : le Giallo, Belphegor, Franju, Phantom of the Paradise, et sans doute quelques citations de pornos gays à destination des seuls connaisseurs.
La faible consistance du scénario et le manque d'épaisseur des personnages amènent le spectateur à se désintéresser rapidement de l'intrigue.
Des images très travaillées et une bande son sophistiquée du groupe M83 font néanmoins de « Un couteau dans le cœur »un film « arty », agréable à regarder.
On ne peut s’empêcher de le comparer à « Les garçons sauvages » de Bertrand Mandico, sorti en février dernier et tout aussi baroque. Les atmosphères sont proches mais le résultat diffère. Mandico parvenait à ce que le spectateur s'interroge sur la réalité de la barrière entre les genres, ce qui n'est pas le cas pour « Un couteau dans le cœur ».

Bernard Boyer


(1) « Le poirier sauvage », de Nuri Bilge Ceylan film contemplatif de plus de 3 heures a été projeté, le dernier jour du festival. « Un grand voyage vers la nuit » Bi Gan avait sa place en compétition
(2) Date de sortie : 5 décembre 2018
(3) Date de sortie : 15 août 2018
(4) Date de sortie : 22 août 2018
(5) Dans le lien suivant, on lira avec profit la description de la réalisation de ce plan par David Chizallet,un des directeurs de la photographie du film : https://bit.ly/2tyvC4F
(6) En salle depuis le 27 juin 2018