Que verrons nous à Cannes cette année ?

PDFImprimerEnvoyer

La compétition : le grand chamboulement ? (1)

Certains observateurs ont été assez décontenancés, le 12 avril dernier, en écoutant Pierre Lescure et Thierry Frémaux égrainer la liste des films sélectionnés pour le soixante et onzième Festival de Cannes.

 

 

Festival

Nombre de commentateurs ont vu comme un vent de dégagisme dans l'absence de quelques cinéastes célèbres qu'ils avaient l'habitude de retrouver périodiquement dans la compétition. En réalité, le bouleversement n'est pas si profond. Ce qui a changé par rapport à 2017 tient à deux paramètres : l'effectif des Américain et celui des Français.

En 2017 étaient présents quatre films américains dont deux produits par Netflix. En 2018, le Festival a décidé de ne pas sélectionner en compétition des films non diffusés en salle. D'où l'absence de Netflix et un effectif américain réduit à deux, comme c'était le cas en 2015.

En 2017, la présence française était forte de six longs-métrages dont le film d'ouverture et un film français réalisé par un Autrichien.

En 2018, l'effectif français redevient égal à quatre, comme en 2016. Il restait donc quatre places vacantes, grâce auxquelles un nombre accru de réalisateurs moins connus ont pu accéder à la course à la palme d'or. Ce choix représente une bonne nouvelle pour les cinéphiles aimant les découvertes. Par contre, il chagrinera les photographes qui auront dans leur viseur un nombre de stars moins élevé que d'habitude.

Les célébrités ne seront pas totalement absentes de la compétition.

Festival

S'il consent à quitter sa retraite de Rolle, Jean Luc Godard pourra, à sa manière, célébrer le cinquantième anniversaire de soixante-huit et celui de l'interruption du Festival de Cannes dans laquelle il avait joué un rôle déterminant. S'il monte les marches du grand Palais ce sera pour accompagner sa dernière œuvre, « Rien que le silence ». Comme d'habitude, on ne sait rien du contenu et des participants à cette œuvre.


Le seul cinéaste ayant reçu précédemment une palme d'or est Nuri Bilge Ceylan qui présentera le film le plus long de la sélection, « Le Poirier sauvage » (3h10). Dans celui ci, il aborde des thème qui lui sont familiers : le retour au pays d'un intellectuel et la difficulté de vivre une vocation d'écrivain dans l'environnement traditionnel de l'Anatolie.


Une riche délégation asiatique

Le cinéma venu de Corée, de Chine et du Japon sera représenté par quelques auteurs habitués de Cannes depuis des années. A ce jour, aucun d'entre eux n'a réussi à obtenir la récompense suprême. 2018 sera-t-elle l'année de l'Asie avec le couronnement de l'un de ses créateurs ?

Festival

Le temps de la consécration serait-il venu pour le chinois Jia Zhangke, l'auteur de « A Touch of Sin » (prix du scenario en 2013) et de « Au delà des montagnes » (2015) ?

Avec « Les éternels », il reste fidèle à son goût pour les récits où se mêlent analyse de la société chinoise et péripéties sentimentales. Le film décrit les relations tumultueuses entre une danseuse et son amant, chef des truands de la ville de Datong.

Pour la troisième fois, le cinéaste coréen Lee Chang-Dong est en compétition. Ses précédents films, « Secret Sunshine » en 2007 et « Poetry » en 2010 ont assis sa réputation. La mise en scène de ses récits surprenants et ses personnages d'une extrême réserve réduisent à néant tout pathos.

Dans « Burning », il se confronte à l'univers du romancier japonais Haruki Murakami. La nouvelle dont est issu le film parle de la fascination pour la pyromanie.

Chez les Japonais, on s’intéressera à la dernière œuvre du prolixe Hirokazu Kore-Eda , sélectionné pour la cinquième fois à Cannes avec notamment « Notre petite sœur » en 2015 (compétition) et « Après la tempête » en 2016 ( Un certain regard).

Dans « Une affaire de famille », comme dans ses précédents films, le réalisateur porte son regard sur les relations intrafamiliales. Il s'agit ici d'une famille assez singulière puisqu'ils sont voleurs à l'étalage.

Festival

Pour sa première venue à Cannes avec « Netemo Sametomo (Asako I et II) », Ryusuke Hamaguchi, autre auteur japonais va attirer l'attention des amateurs. « Happy Hour », son long métrage fleuve (plus de cinq heures) a longtemps été inédit en France (2). En 2015, il avait fait sensation à Locarno et au festival des Trois continents de Nantes.

L’héroïne de son dernier film, Asako, rencontre le sosie parfait de son grand amour Baku, disparu deux ans plus tôt. Cependant le caractère du sosie est différent de celui de Baku.


La consécration pour quelques nouveaux talents récemment découverts ?

Parmi les candidats à la gloire, une poignée de cinéastes peu connus du grand public ont retenu notre attention.

L'américain David Robert Mitchell est l'auteur d'un thriller, « Under the Silver Lake ». Il décrit les aventures de Sam parti à la recherche se son énigmatique voisine disparue brusquement. Son enquête le fera plonger jusque dans les profondeurs les plus ténébreuses de Los Angeles. Ce jeune cinéaste s’était fait remarquer en 2014 à la semaine de la critique pour « It Follows » remarquable pour son renouvellement des codes du films d’horreur.

Festival

La réalisatrice française Eva Husson présente « Les filles du soleil », une fiction dont les héroïnes sont des combattantes kurdes face aux djihadistes. Parmi les interprètes, on note la présence de Golshifteh Farahani et Emmanuelle Bercot.

Le Polonais Pawel Pawlikowski n'est pas un débutant. Il avait à son actif neuf longs métrages quand, en 2014-2015, son « Ida » obtint un Oscar, un César et de nombreuses autres récompenses de par le monde.

Dans « Zimna Wojna » (Guerre Froide), il raconte, dans la Pologne des années 1950-1960, l’histoire d’une relation amoureuse compliquée entre une femme et deux hommes.

Festival

Le cinéaste russe Kirill Serebrennikov n'est pas d'avantage un nouveau venu. Lors de son premier séjour à Cannes en 2016, il avait présenté « Le Disciple » (Un certain regard). À cette époque, il a avait déjà réalisé une demie douzaine de longs métrages sans parler de ses mises en scène théâtrales. Son dernier film, « L'été » , biopic de la rock star Viktor Tsoï, viendra sans lui, sur la Croisette. Il est retenu en Russie pour une sombre histoire de détournement d'argent public ayant toute l’apparence d'un règlement de compte politique dans la tradition soviétique.

Le sort de l'Iranien Jafar Panahi est semblable à celui du réalisateur russe. Il est interdit de voyage hors de son pays pour des motifs plus francs, propagande contre le régime.

Il a beau être consigné en Iran et interdit de tournage, cela ne l'empêche pas de s'adresser périodiquement au reste du monde via des films tournés clandestinement et témoignant du mal être de la population de son pays comme « Taxi Téhéran » (2015).

Festival

Son dernier film, « Three Faces » s'intéresse à la condition des femmes soumises au poids de la tradition dans les campagnes.

Cette liste serait incomplète si elle oubliait un revenant et le seul candidat à la caméra d'or (3).

Le premier, Sergueï Dvortsevoy, cinéaste kazakh âge de cinquante cinq ans avait été couronné du prix Un Certain Regard en 2008 pour « Turpan », son troisième long métrage.

Dix ans plus tard, on le retrouve en compétition avec son quatrième film « Ayka » dans lequel il traite de l'abandon par les femmes kirghize de leurs enfants à la naissance.

Festival

Le second, A.B Shawky, jeune réalisateur égyptien entre dans l’arène avec son premier film « Yomeddine », récit tragi-comique dans lequel deux hommes s’échappent d’une colonie de lépreux.


Un certain regard ou le reflet des désordres du monde (1)

La deuxième sélection officielle reste ouverte à tous les films du monde qu'ils soient l’œuvre de cinéastes chevronnés ou de débutants. Plus que jamais cette sélection est la chambre d’écho des bruits et de la fureur de la planète.


Trois cinéastes chevronnés.

Le cinéaste biélorusse, Sergei Loznitsa, ouvrira la manifestation avec « Dombass ».

Festival

Son avant dernière œuvre, « Une femme douce », avait été, selon nous, l'un des événements de la compétition de 2017.

Quant à « Dombass », on n'a pas d'information sur lui. On sait seulement qu'il s'agit d'une fiction à propos de la région située entre l'Ukraine et la Russie. Connaissant ses films de guerre, « My Joy »et « Dans la brume », nous sommes impatients de découvrir sa vision sur ce conflit.

Le second film du cinéaste chinois Bi Gan, auteur de « Kaili Blues » (2015) est très attendu. « Long Days Journey into Night » se déroule à nouveau dans la région de Kaili (province du Guizhou). Cette fois, il s'agit du retour d'un homme dans la ville de son enfance douze an après avoir commis un meurtre resté impuni.

Festival

Alejandro Fadel est une personnalité importante du cinéma argentin. Scénariste pour ses confrères comme Pablo Trapero, il est également réalisateur. Dans son premier long métrage, « Los Salvajes », projeté à la semaine de la critique en 2012, il décrivait la dérive violente d'une bande d'adolescents évadés d'un maison de correction.

Il met en scène dans « Meurs, Monstre Meurs » la poursuite d'un monstre coupable de plusieurs meurtres de femmes par décapitation dans une région montagneuse d'Argentine.

Le Français Antoine Desrosières est acteur, scénariste et producteur. Il a réalisé quelques longs métrages dont « A la belle étoile » en 1993, film sur la jeunesse.

Festival

Dans son dernier film, « À genoux les gars », ses personnages sont également des adolescents rencontrant des difficultés s dans leurs amours. Il devrait s'agir d'une comédie.


Deux jeunes réalisateurs jusqu'ici ignorés par Cannes et les distributeurs français.

L'actrice indienne Nandita Das est célèbre pour ses rôles dans « Fire » et « Earth » de Deepa Mehta. Elle est également réalisatrice d'un premier film, « Firaaq » (2008) à propos des émeutes entre hindous et musulmans au Gujarat en 2002.

Dans « Manto », biopic consacré au grand nouvelliste pendjabi Saadat Hasan Manto (1911-1955), elle revient sur le traumatisme de la coupure du Penjab entre l'Inde et le Pakistan.

Festival

Le Festival de Cannes s'ouvre progressivement au jeune cinéma allemand. Après Maren Ade avec « Toni Erdmann » en 2016, puis Valeska Griesebach avec « Western » en 2017, il accueille un autre membre de l'école de Berlin, Ulrich Köhler. Dans son film, « In My Room », il aborde la critique sociale sous la forme d'un film fantastique. C'est l'histoire d'un homme à la vie ennuyeuse se rendant soudainement compte que le monde autour de lui a disparu.


Quatre premiers films :

Parmi les sept candidats à la Caméra d'or, notre attention a été attirée par deux auteurs venus d'Afrique et par deux réalisatrices s’intéressant à la place de la femme dans le monde arabe.

Festival

Le cinéma kényan est rare sur la Croisette. On accueillera avec sympathie « Rafiki » de la réalisatrice Wanuri Kahiu. Elle traite le sujet, à ce jour, toujours tabou dans la culture traditionnelle de son pays, celui de l'homosexualité féminine.

Il en va de même pour « Les moissonneurs », film du réalisateur sud africain Etienne Kallos dans lequel il aborde le thème de l'identité et de la sexualité dans la société afrikaner intolérante vis à vis de la différence.

La jeune réalisatrice syrienne, Gaya Jiji, dans « Mon tissus préféré » parle du sort d'une jeune femme victime de la guerre que subit son pays. Elle est enfermée dans la maison de sa famille sans autre issue qu'un mariage arrangé avec un compatriote expatrié.

Festival

Enfin, la franco-marocaine, Meryem Benm'barek, avec son film « Sofia », décrit la difficulté d'être mère en dehors du mariage dans une société qui a peu évolué.


La quinzaine des réalisateurs : la dernière tournée d'Édouard Waintrop

Après sept ans de mandat, le délégué général, Édouard Waintrop, quittera cette fonction en novembre 2018. La présente édition est donc la dernière sélection marquée de son empreinte.

Elle se manifeste par une large place accordée au cinéma français (six sur vingt), ainsi qu'au cinéma d'Amérique du Sud (quatre sur vingt).

En outre, comme il est de tradition depuis qu'Édouard Waintrop est aux commande, les films de genre seront à l'honneur.

Nous avons particulièrement retenu, dans la délégation française, deux cinéastes très appréciés du grand public.

Festival

Le premier, Philippe Faucon, poursuit la description de la vie des personnes travaillant et vivant à coté de nous que nous ignorons. Il a connu le succès avec « Fatima » : sélection à la quinzaine en 2015, prix Louis Delluc la même année et trois Césars en 2016. Il expose dans « Amin » le cas de conscience d'un travailleur sénégalais en France ayant toute sa famille au pays et qui noue une relation avec une femme française.

Pierre Salvadori est un maître de la comédie tendre et décalée. Il offrit jadis à Guillaume Depardieu les meilleurs rôles de sa courte carrière (« Cible émouvante », « Les Apprentis », « Comme elle respire »).

Dans son film, « En liberté ! », il a fait appel à deux jeunes acteurs en pleine ascension, Adèle Haenel et Pio Marmaï. Ils incarnent respectivement une inspectrice de police et un homme injustement incarcéré par l'ex-mari ripoux de cette inspectrice.

Festival

Dans « Les Oiseaux de passage », les Colombien Cristina Gallego, et Ciro Guerra décrivent comment, dans les années soixante dix, les tribus Wayuu se mirent à produire en quantité de la marijuana à destination de la jeunesse américaine. Ce qui a eu pour conséquence la création des cartels.

Le cinéaste tunisien, Mohamed Ben Attia, a été révélé en 2016 par « Heidi, un vent de liberté ». Il sera à Cannes avec son dernier film, « Weldi (Mon cher enfant) » dans lequel une famille nourrissant de grands espoirs pour son fils unique découvre brutalement que ce dernier est parti en Syrie.

Festival

Enfin, s'il fallait choisir un film de genre dans le lot proposé par la quinzaine, c'est vers « Mandy », film d'horreur que nous nous tournerions. D'abord parce qu'il est l’œuvre du Canadien Panos Cosmatos, auteur d'un film d'anticipation remarqué, « Beyond the Black Rainbow » en 2010. Ensuite parce que Nicolas Cage, le roi de la série B, en est l'interprète principal. Dans ce film, il part aux trousses d'une secte religieuse responsable de la mort de la femme qu'il a aimé.


La semaine de la critique, un tremplin pour les jeunes cinéastes

La semaine de la critique a pour vocation de donner à des cinéastes peu connus du public l'opportunité de sortir de l’anonymat. Ainsi, en 2017, ont été révélés les premiers films de Hubert Charuel, « Petit Paysan » et de Léa Mysius,« Ava ».

Il est impossible de dire à l'avance qu'elles seront les découvertes de l'édition 2018. Par contre, en lisant les dossiers de presse notre attention a été attirée par quatre films qui sont autant d'invitation au voyage.

Festival

Dans « Chris the Swiss », Anja Kofmel nous conduira en Croatie sur les traces d'un journaliste mort au cours des combats de 1992.

Gabriel Abrantes et Daniel Schmid, avec « Diamantino », nous feront découvrir les coulisses du monde du foot.Benedikt Erlingsson nous fera participer au combat que conduit l’héroïne de « Woman at war » contre les industriels de l’aluminium, pollueurs des Hautes Terre d'Islande.

Festival

Rohena Gera dans « Sir Monsieur » nous éclairera sur la condition d'un domestique à Bombay.

 

Bernard Boyer

(1) https://www.festival-cannes.com

(2) Sous le titre « Sense », il vient d'être opportunément programmé par son distributeur en deux périodes dans une vingtaine de salles en France ( sortis le 1er et le 8 mai).

(3) récompense chaque année à Cannes un premier long métrage dans l'une des quatre sélections. Ont notamment reçu cette distinction : Jim Jarmusch, Jafar Panahi, Corneliu Porumboiu, Pascale Ferran.

(4) http://www.quinzaine-realisateurs.com

(5) http://www.semainedelacritique.com