ELVIRE, JOUVET 40

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Conçue par Brigitte Jaques, la pièce est basée sur les notes prises lors des cours de théâtre de Louis Jouvet, professeur au Conservatoire. Elle retrace sept leçons, données entre février et septembre 1940, durant lesquelles Jouvet enseigne une unique scène du Dom Juan de Molière (les adieux d’Elvire, acte IV, scène 6) à une élève de 3ème année, Claudia.

Moins connu à l’étranger qu’en France, Louis Jouvet fut un acteur inoubliable du théâtre et du cinéma français dont il fut un des piliers autour des années 40-50. Dans Elvire, Jouvet 40, « le patron »- tel était son surnom - enseigne les subtilités de ce monologue. Mais les répétitions de cette scène vont beaucoup plus loin que les questions d’interprétation, c’est du théâtre sur le théâtre. « On ne joue plus le rôle, on se joue soi-même dans le rôle », dit-il.

Spectacle

Paul Chariéras excelle dans ce personnage, il ne cherche heureusement pas à imiter l’acteur à la voix si particulière - Jouvet avait un phrasé et des intonations propres à lui -, mais il s’approprie avec délectation ses mots et les transmet avec tout son talent et son incomparable énergie pour indiquer les consignes de jeu et plus encore. Il pousse la jolie et talentueuse comédienne à chercher, au plus profond d’elle-même, des émotions extrêmes.

Il faut d’abord trouver l’entrée en scène où tout le corps doit suivre et correspondre aux mots. « Tu es lancée dans ta marche par ce que tu as à dire. Si tu mets des points, tu coupes le sentiment ». Et « quand Elvire a fini de parler, il faut qu’on sente qu’elle a fini». D’emblée, il lui demande d’exprimer « un sentiment qui nous touche et qui passe la rampe ».

Entre chaque scène, un noir total se fait dans la salle et sur le plateau où seul un tableau d’école est éclairé : l’interprète de Dom Juan vient y inscrire la date de la leçon, tandis que la radio crache l’évolution du début de la guerre (l’occupation allemande, la débâcle, l’exode...). Claudia s’appelait en réalité Paula Delly. Dénoncée comme juive, elle a été interdite de scène pendant la Seconde Guerre mondiale, alors que la jeune élève avait gagné le concours d’entrée au Conservatoire, justement grâce à ce monologue d’Elvire.

Paul Chariéras donne toute la chair nécessaire à cet « exercice de style » qu’il n’interprète pas statiquement, il bouge d’un point à l’autre de l’espace scénique et son Elvire aussi. C’est la prescience de ses possibilités en tant que comédienne qui le font insister avec acharnement pour obtenir d’elle la gamme des sentiments recherchés. « Il faut que cette scène soit bouleversante de tendresse et d’amour. Elle a peur de la damnation de Dom Juan ». Dans son insistance obsessionnelle, le « patron » la pousse avec cruauté pour qu’elle ressente les subtilités des intentions d’Elvire. La jeune fille se rebiffe, tente de stopper les répétitions. Il la presse encore pour obtenir ce qu’il attend de ce personnage : « A chacun des mots que tu dis, il faut que le sentiment monte en toi, que tu sois baignée par ce que le sentiment exprime ».

Il fallait un culot fou à la jeune comédienne Line Ancel pour se lancer dans ce rôle d’élève qui doit dire à chaque représentation plusieurs fois le même texte avec des intonations – et des intentions – différentes afin de s’approcher peu à peu d’une profonde sensibilité ressentie. Avec son physique de porcelaine fragile, elle est parfaite, hardie et conquérante, dans cette évolution qui va atteindre la reconnaissance du maître, enfin presque !

A côté de ce duo de choix, Samuel Chariéras, dans le personnage de Dom Juan, passe au second plan, malgré une longue tirade. Il n’arrive pas à s’introduire dans leur « duel » qui occupe tout l’espace.

Elvire, Jouvet 40 nous happe, subjugués dès le début. Et quand, à la fin, les comédiens nous lâchent, nous sommes lessivés, bouleversés, par cette pièce intense, nouvelle création d’Anthéa- Théâtre d’Antibes.

Caroline Boudet-Lefort