« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » Collection de la Fondation Maeght 16 décembre-11 Mars 2018

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L’Exposition inachevée
Dans «  Le Roman Inachevé », récit en vers au sens médiéval du mot roman,
Louis Aragon éprouve la nécessité et l’urgence de mettre en forme sa vie, d’exprimer ses contradictions, ses paradoxes qui génèrent joies et souffrances.
Tentative pour unifier par la création poétique un Moi dispersé, fissuré, éclaté et parfois pétrifié, glacé.

 

Cette tentative, nous la retrouvons dans une autre dimension : celle de l’exposition organisée par O.Kappelin à partir de la collection de la Fondation Maeght à laquelle il donne le titre d’un poème d’Aragon, extrait du Roman inachevé, Est-ce ainsi que les hommes vivent que Léo Ferré a rendu si célèbre. Les espaces extérieurs et intérieurs sont devenus des chambres d’échos paradoxaux où se côtoient, dans les différentes créations proposées, les caractères hétérogènes de l’être humain, ses doubles pulsions de vie et de mort. L’exposition donne une cohérence singulière à la multiplicité, à la dispersion originelle. Les séquences thématiques choisies pièce par pièce nous renvoient au poème d’Aragon et à son interrogation existentielle : Que faut-il faire de mes jours

Que faut-il faire de mes nuits

Je n’avais amour ni demeure

Nulle part où je vive ou meure

Je passais comme la rumeur

Je passais comme le bruit

Nous passons du regard au théâtre amoureux, plus loin du rêve aux fureurs et tremblements pour nous diriger vers l’ultime silence et solitude.

Le tableau de Jean Cortot Eloge de Reverdy donne dans le hall d’entrée la tonalité.

Poésie et peinture se rejoignent sur la toile abondante en couleurs et en mots :

« Mon cœur, ma peau, mes entrailles,

les marques honteuses de mes rêves »

Cœur soudain (1936)

Exposition

Adrien Maeght et O.Kappelin devant Eloge à Reverdy de J. Cortot

Dans l’atrium, nous sommes à la croisée des regards, est-ce un regard ?est le thème affecté à ce lieu. Nous sommes saisis par le dessin de F.Bacon The face of R.Nurejev. Bacon rentre dans le visage du danseur par une forme de distorsion où s’expriment la violence de la douleur, l’accident d’exister.

Un autre regard nous fixe , étrange et duel : les yeux vairons un rouge et un bleu, gouache d’A.Calder qui peuvent décliner toute une palette de sentiments , des éclairs de l’âme, ciel rouge ou enfer bleu qu’importe !

Exposition

O.Kappelin devant Les deux yeux d’A.Calder

Le désespoir circule entre les visages, il peut se relier à l’horreur de la guerre.

Le hurlement de Montserrat douloureuse criant peint par J.Gonzales est celui d’une victime de la guerre civile espagnole, de toutes les guerres et leur poussière de cendres. Lui répond allègrement un œil, l’œil de l’embryon peint par Miro sur

L’œuf de mammouth œuvre en grès…Les visages mortifères sont confrontés au cycle infini de la naissance dans un regard prolifique !

Nous retrouvons dans toutes les salles ces confrontations expressions des contradictions inhérentes à l’être humain. Nous sommes captés par ces entrées multiples dans le jeu de l’être où l’artiste nous entraîne, parfois dans l’entre-deux fascinant et révélateur de réalités singulières.

Dans la salle Braque les corps sont en situation : hiératiques ou effondrés.

La main dessinée par Chillida révèle des doigts qui se replient pour mieux libérer une création qui nous ouvre sur un monde intérieur abyssal mais aussi sur la profondeur historique, voire préhistorique que nous retrouverons plus loin.

Le long de ce parcours paradoxal l’humour est aussi présent et génère un processus de renversement : le dessin de Saul Steinberg qui reprend le mythe de Sisyphe en est le point d’orgue ! Le rocher que normalement Sisyphe pousse avec peine vers le sommet le poursuit avec ardeur et détermination en une ascension échevelée ! En un clin d’œil le rapport de l’Etre à l’Absurde est subverti ! L’éclat de rire est une si belle réponse, de même la distance instaurée avec la philosophie se retrouve dans le « Je pense donc Descartes existe », Gravity recensed du même auteur !

Exposition

Up hill question mark de S.Steinberg

Plus loin nous sommes de nouveau happés par les oppositions existentielles.

La sculpture de bronze peinte en rouge de Henk Visch Dead Rabbit évacue déjà par le titre ( lapin mort) toute référence à l’humanité : mutilation des bras, les jambes repliées, issue d’une goutte d’eau qui se tarit dans le corps, les yeux figés

et un regard anéanti, « l’absente de tous bouquets » de Mallarmé !

C’est alors que surgit dans la salle voisine d’autres bouquets, ceux aux couleurs éclatantes de Chagall : nous sommes emportés par des couples d’amoureux au-delà de l’Opéra, dans cette danse merveilleuse de rêves magiques !

Excès, débordements, métamorphoses jalonnent notre chemin, l’énergie des statuettes en bronze de Calder , l’haltérophile,la danseuse, le chat, les acrobates,

met en jeu la force et la grâce humaine et animale de la création…

Exposition

à gauche : La danseuse, les acrobates… d’A.Calder, à droite : Dead rabbit de H.Visch

Après maintes oscillations, cris et chuchotements, explosions et plongées, nous parvenons au Silence et Solitude, thème ultime dans la salle Giacometti.

Le Bossuet enfant, sculpture en bois d’Erik Dietman joue avec humour sur le temps et la mort. Au sommet du crâne est posé un petit ours en peluche. L’haleine du néant côtoie les parfums frais de l’enfance. Ni mélange, ni fusion, une simple apposition !

Exposition

Le Bossuet enfant d"Eric Dietman

L’artiste nous donne à voir la forme du Destin que L’homme qui marche de Giacometti rencontrera dans son mouvement ininterrompu.

Exposition

A gauche O.Kappelin devant Le Dipri de Gaumont de G.Fromanger, à droite photo de la salle Giacometti

A l’extérieur, dans un bassin, les petits hommes verts de Fabrice Hyber sont traversés en de multiples points du corps par l’eau qui jaillit.

Ces sources de joie et de vie, d’envol aussi nous emportent vers un Ailleurs comme le Bateau Ivre…

C’est alors que l’œuvre Per quelli che volano » de Luigi Manolfi, un banc inaccessible perché sur un toit de la Fondation devient l’étoile filante de notre parcours. Pour ceux qui volent…

Nous passons « cœur léger, cœur changeant, cœur lourd » écrivait Aragon à travers de multiples vies et ce banc nous propose une invitation au voyage vers

une dimension hors limites, hors cadres que Breton appelait de toutes ses forces

« Nous voulons,

Nous aurons l’au-delà de nos jours »…

Aurores nouvelles où perce le soleil de la création, de la poésie.

Exposition

Per quelli che volano de L.Manolfi

Ainsi le parcours de cette exposition forme une boucle : du tableau initial Eloge à Reverdy où est inscrit un vers du poète « Je vois l’autre côté du monde » au banc qui se détache sur un coin de ciel bleu de Manolfi.

La création artistique frôle le lointain qui est en nous et met à distance les molécules qui nous constituent.

Les artistes, à travers cette approche paradoxale qui traverse l’exposition si subtilement ordonnée par O.Kappelin, nous permettent de rêver à l’unicité de l’Etre, dépassement toujours inachevé…

Nicole Deleu

22 Janvier 2018

Photos © Béatrice Heyligers