Festival Kessel 4 et 5 Décembre 2010, Centre Universitaire Méditerranée à Nice

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Inspiré par Olivier Weber, plusieurs tables rondes animées par Karine Papillaud, journaliste à l’hebdomadaire Le Point et organisées par la formidable Martine Gasquet-Daugreilh et son équipe, avec la participation de Raoul Mille, nous avons vécu pendant deux jours un festival Kessel.



kesselLa première journée, nous avons vu le film de Pierre Schoendoerffer, La Passe du diable, écrit en collaboration avec Kessel ; un Afghanistan du début du siècle. Rien ne nous prépare à l’avenir sanglant de ce pays, berceau de terrorisme international et théâtre de deux guerres meurtrières ; dans l’après midi, le film Nuits de prince, vingt ans après de Jean-Marie Drot. Beaucoup d'acteurs nous sont familiers : Henry Troyat, Serge Lifar (collaborateur notoire) et Joseph Kessel lui-même. Ce documentaire mélange beaucoup de périodes avant et après la Révolution russe et la vie à Paris des émigrants russes. On voit beaucoup Kessel jouir de la musique russe et de la bonne vodka dans le Cabaret Nousky tenu par un ancien officier du tzar qui est aussi le chanteur principal à la mandoline, accompagné par – surprise ! – la nièce du tzar. On comprend que l’âme russe restera pour Kessel l’émotion centrale de sa vie. Né à Clara en Argentine, en 1898, de parents juifs russes, Joseph Kessel (Jeff pour les copains) connaît une enfance péripathétique. En effet, ses parents rentrent en Russie et, jusqu’à l’âge de 15 ans il connaît un va et vient incessant entre l’empire russe et la ville de Nice. A 15 ans, la famille s'installe à Nice. Elève du Lycée Masséna, il obtient son Bac à 17 ans et commence tout de suite une carrière littéraire au Journal de Débats tout en faisant une licence de lettres. La guerre déclarée, il s’engage et gagne ses galons de sous lieutenant. Ses exploits lui valent la médaille militaire et la croix de guerre. Son roman, L’équipage, décrit ces expériences et devient un best seller. Il est volontaire en Russie et il voyage à travers l’Amérique pour y arriver. Une escale à San Francisco le rend amoureux de l’Amérique et des Américaines, qui le lui rendent bien ! Les temps Sauvage décrit ces moments, ainsi que son retour en France en passant par Hong-Kong, l'Indochine et Ceylan. Il s’enthousiasme pour l’insurrection Irlandaise contre les Anglais et travaille avec le Sin Fein. Son roman Marie de Cork devient un best seller et son premier film. Il voyage en Lettonie où il recueille des témoignages de russes opposés au communisme et à la révolution bolchévique. La Steppe rouge et les Mémoires d’un commissaire du peuple sont les fruits de ce voyage.

En 1926 Kessel écrit, lors de son premier passage en Palestine, dans
Terre d’amour et du feu : « L’extraordinaire peuple juif, sorte de légion étrangère qui s’était assemblée sur le sol des ancêtres ; qui avait retrouvé pour langage commun la plus vieille des langues mortes et nourrissant pour ce sol et cette langue le respect, l’attachement, l’amour passionnée des hommes qui voient pousser une maison, croitre un arbre, fleurir un jardin nés de leurs mains ». Kessel a 28 ans et il tombe amoureux d’une terre écorchée de soleil et d’un peuple jeune, brulé par le feu des armes…

Kessel a vécu et travaillé au Kibboutz Ein-Harod dans la vallée d’Israël ; mère fondatrice du mouvement de Kibboutzim, qui font du rêve communautaire leur vie quotidienne. Peuplée par des intellectuels à grosses lunettes et titres de Docteurs travaillant la terre de leurs mains blanches pour la première fois depuis 2000 ans. Israël restera le grand amour inachevé de sa vie n’ayant jamais poussé des racines dans la terre de ses ancêtres. Joseph Kessel revint en Israël avec l’éclat de la guerre de 1948 et fut le premier visiteur admis légalement à l’aéroport de Tel Aviv, le jour de la déclaration de l’indépendance de l’Etat juif. Il avait 50 ans. Son passeport fut tamponné visiteur numéro un en Israël. Le soir même les 6 Etats arabes avoisinants se jetaient sur l’Etat juif embryonnaire. Kessel était là, il est allé dans les tranchées, courir avec les ambulances et les ambulanciers. On le retrouve à Kochav al Howa, village arabe, conquis par les juifs, juché au sommet d’une haute colline dans la plaine de Jordan, le lac de Tiberiade à ses pieds. C’est sur cette colline que se déroula l’agonie de la révolte de Bar-Kochba contre les Romains avant leur dispersion, il y a 2000 ans. «
La guerre venue, les soldats juifs attaquaient et emportaient Kochaw al Howa que les arabes avaient abandonné ».

On le retrouve plus tard au bureau de l’Agence France Presse de Tel-Aviv envoyant des dépêches à moitié secrètes. Kessel a gardé ses entrées en Israël et conçoit son travail de grand reporter comme un combat.


Des journalistes de tous les pays du monde se trouvaient à Tel-Aviv voulant tous pénétrer la ville encerclée de Jerusalem pour rapporter ce qui s'y passait. Mais impossible d'y aller ni de recevoir de messages de Jerusalem. De temps en temps, un avion arrivait à se poser sur une avenue ou dans un jardin de Jerusalem assiégée, amenant des provisions et remportant des messages rédigés par les journalistes qui y étaient enfermés. Par hasard, Kessel tomba à l'AFP de Tel-Aviv, sur une pile de dépêches dactylographiées. Tous les événements des semaines précédant la capitulation du vieux quartier de Jerusalem étaient relatés par un confrère américain. Kessel envoyât les dépêches. Le monde en pris connaissance.

Il décrit avec enthousiasme le futur Etat d’Israël qui s’appelait Palestine où Arabes et colons juifs vivaient alors en bonne entente. Ensuite, les choses ont changé ! Kessel rajoute : « Ce n’était pas une vraie guerre… Il y avait des actions isolées, des prises de points forts… L’état juif était un vaste maquis. Comme des maquisards, leur armement était léger et disparate, ils défendaient leur vie profonde et toute nue… et disaient : Nous possédons la plus sure des armes secrètes ; elle tient en deux mots : où aller ? » Il revint une troisième fois en Israël comme grand reporter au procès d’Eichmann, le tueur nazi architecte de l’Holocauste, kidnappé en Argentine par le Mossad et pendu à Tel-Aviv. Amère justice, un homme contre six millions !
Kessel est déjà une personnalité littéraire notoire. Son article sur les marchés d’esclaves dans la Corne d’Afrique et Djibouti fait remonter les ventes du journal Le Matin à plus de 150.000 exemplaires.

Il rejoint la deuxième guerre mondiale d’abord comme journaliste, puis, ne pouvant exercer parce que juif, entre dans le maquis. Avec son neveu Maurice Druon, ils gagnent Londres, où ils écrivent le Chant des Partisans. Dans la salle, hier, on a entendu une belle voix de Baryton et sa fille au piano nous donnant une belle interprétation de cette ode au courage de la Résistance. Des journalistes nous disent qu’en allant au peloton d’exécution des bourreaux nazi, les maquisards chantaient le chant des partisans. Il rencontre De Gaulle qui lui dit «
Ecrivez un livre », ça sera l’Armée des ombres. Kessel a déjà cinquante ans, mais il s’enrôle dans l’AFL et fait de sorties avec son escadrille pour soutenir la Résistance. Revenu en France, il séjourne à Nice. Il a des amis partout et aussi dans sa ville adoptée.

Suzanne Nucéra, veuve de Louis Nucéra, et Andrée Gatti, toutes les deux présentes au colloque, nous parlent de Jeff. Il ne voulait pas de logement permanent. Il bougeait entre Menton et Cap d’Antibes, il devait le faire pour écrire. Son restaurant préféré à Nice, l'Esquinade, où il passait les soirées avec les Nucéra, les Gatti et son peintre niçois préféré, Raymond Moretti, n’existe plus. Nous avons vu les projections du film
Jeff le lion de Jaques Rutman. C’est un documentaire un peu long, presque deux heures, qui inclue pèle mêle, la guerre en Russie, des guerres en France, des guerres en Afrique, des flagellations publiques, on perd un peu les pédales.

Dans les années 60, il se rend en Afghanistan. Son livre,
Les Cavaliers, considéré comme son chef d’œuvre, l’achemine vers l’Académie Française où il sera reçu en 1964. Il y va en désinvolte. La veille, il a fait la fête jusqu’à six heures du matin ; on est jamais aussi bien servi que par soi même.

A la fin du colloque, Raoul Mille, délégué à la Culture de la Ville de Nice, Pascal Genot de Bordeaux et Alain Tassel de l’Université de Nice, essayent de faire une synthèse de l’œuvre de Kessel.


Et bien, cela s'avère impossible.
Tant de livres, de vidéos, de conférences, d'articles de journaux, de journaux articulés, de films, de photos, d'histoires de survivants ; peut-on vraiment faire tout cela en une seule vie ?
Le seul moyen de le savoir est de le demander a Jeff Kessel !


par Peter Hermes