ANTHEA JE PARLE A UN HOMME QUI NE TIENT PAS EN PLACE De et avec Jacques Gamblin

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Dans Je parle à un homme qui ne tient pas en place, Jacques Gamblin s’est inspiré de sa correspondance par mails avec son ami, le navigateur Thomas Coville, tandis que celui-ci se lance, en janvier 2014, dans un tour du monde à la voile en solitaire sur son trimaran.

 

Le décor se limite à une immense toile planisphère où le spectateur suit le déplacement du navigateur sur l’Atlantique grâce à un point jaune qui avance imperceptiblement. C’est à lui que s’adresse le comédien, il en a fait son partenaire de jeu qui deviendra une balle plus importante et, à l’instant final, un gros ballon. C’est une des astuces pleine d’humour de la mise en scène, soutenue par la vidéo de Pierre Nouvel et les éclairages de Laurent Béal.

Le comédien raconte le parallèle entre leurs deux solitudes : celle de l’homme qui vogue seul sur la Grande Bleue et celle du comédien seul en scène avec ses mots face au public. Il compare le risque pris par l’un et l’autre : la panique au moment du coup de canon de départ de la course et celle du comédien à l’entrée sur le plateau, le trac parfois envahissant avec la peur de déplaire au public. Pour l’un et l’autre il s’agit de dépassement de soi, mais aussi de doute et de solitude. Il rapproche leur long temps de préparation où l’un s’entraîne à affronter la mer, tandis que l’autre répète les spectacles qu’il a écrits avant de les jouer. Chacun dans sa solitude.

C’est la solitude qui nous interpelle, pas le fait de gagner ou perdre. Avec le voyage immobile qu’est l’écriture, ce voyage avec les mots comme bagage, Gamblin fait concurrence au voyageur sur le globe. Un homme à terre écrit à un homme en mer. L’amitié à distance transcende cette solitude entre voyage physique et voyage mental. Chacun solitaire, soliste de sa musique intérieure, chacun avec sa prise de risque, suivant sa partition qui ne peut s’accorder à celle de l’autre. Pour Gamblin c’est inventer des mondes poétiques.

Même si on ne s’intéresse pas au sport et à la compétition, on ne peut pas rester insensible à cette course en solitaire, cette lutte contre le temps qu’il fait et le temps qui passe : dans une course, chaque seconde compte. Rester seul en mer un nombre incroyable de jours... et de nuits, quelle gageure ! Quelles pensées vous assaillent alors ? Loin de toute vie « civilisée », une telle aventure ne peut être seulement quête de victoire.

Plus d’un an après cette course qui fut un échec pour le marin - suite à un anticyclone, il a été obligé d’abandonner au bout de trente jours -, Jacques Gamblin a relu les mails adressés à son ami et, avec son accord, il a projeté un spectacle. Jouer sur scène avec ces mails qui ne disent pas grand-chose et sont seulement des petits signes d’amitié, de soutien et d’admiration pour sa fabuleuse aventure. Plusieurs échecs s’ajoutaient pour le navigateur. Faire un spectacle de leurs échanges était un gage de soutien. En tout cas, ce rôle de supporter a fonctionné puisque, en décembre 2016, Thomas Coville a battu tous les records.

Nourri à l’authenticité, ce spectacle parle vrai, en toute simplicité, avec le désir d’écrire des choses très « terriennes » à celui qui ne voit que la mer autour de lui, il ne quitte guère l’anodin et lui raconte ainsi ce qu’il a mangé ce soir-là. Il ne sait d’ailleurs pas si ses mails parviennent à « l’homme qui ne tient pas en place ». Peut-être ce spectacle gagnerait-il à être légèrement resserré de quelques minutes grappillées en secondes ici ou là. Ce n’est peut-être qu’une impression ressentie autour de nous, alors même que la poésie ne se fait pas en accéléré.

Car, on retrouve le personnage poétique de tous les spectacles de Jacques Gamblin, Tout est normal mon coeur scintille, 1 h, 23’ 14 et 7 centièmes, Le toucher de la hanche... Il porte en lui humanité et poésie, sans la nécessité de les afficher, c’est dans ses gênes, et il lui suffit d’être là avec ses yeux pétillants et sa silhouette de jeune homme. Il n’est pas près d’atteindre les 60 ans qu’il vient d’avoir. Il joue avec son corps et fait avec aisance quelques pas de danse, esquisse les gestes du torero... Bravo !

Caroline Boudet-Lefort

photographie © Yannick Perrin