ANTHEA - LE CHANT DU CYGNE - De Tchekhov

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La mobilité du dispositif scénique est astucieuse. Nous sommes tout d’abord dans la loge d’un comédien qui, imbibé d’alcool, s’y est endormi après le spectacle et se trouve enfermé dans le théâtre éteint. La scène est noire, seule une bougie éclaire le visage de ce vieil acteur qui monologue d’une voix pâteuse. Il est bientôt rejoint par le souffleur qui confesse dormir dans les coulisses, étant en panne de domicile.

 

Le Chant du cygne laisse la place à l’improvisation, en citant quelques auteurs surtout Russes, tel Pouchkine... Cependant, la porte reste ouverte d’en choisir d’autres. Pour sa création originale, Robert Bouvier cite Victor Hugo, Stefan Zweig, Denis Podalydès (Scènes de la vie d’acteur)... Cette multitude de citations renforcent le texte et l’actualisent sans le trahir puisque intégralement respecté. Ce ne sont donc pas des improvisations d’acteurs dont est truffée ici la courte pièce de Tchekhov (4 pages !), mais des citations qui l’étoffent considérablement. Dans sa perfection et ses silences, elle en dit aussi long que si elle s’étirait en flots de paroles vaines et inutiles. Sa sobriété et son économie de propos futiles sont compensées par des pauses et des jeux de scènes.

Spectacle

L’observation mélancolique des personnages de Tchekhov se manifeste dans un constat d’échec. Malgré les applaudissements et les nombreux rappels, ce comédien n’a plus aucun élan enthousiaste et ne croit qu’en la médiocrité de sa vie. Il mesure la faillite de son existence, la part de mensonge et de leurre qu’implique son travail de comédien. Le vieil acteur parle avec amertume de l’amour du public qui généreux en applaudissements et en flatteries, ne saurait nullement envisager toute vie commune avec un « bouffon ». Sitôt sorti du théâtre, le public l’oubli. Comme bien des personnages de Tchekhov, ce vieillard détaille les mécanismes d’usure intérieure, assez lucide pour juger, mais impuissant à rien changer, muré dans ses mornes monologues désabusés. Il parle de sa vieillesse, de sa solitude, loin de l’enthousiasme de sa jeunesse. Rongé d’ennui, de chagrin et de nostalgie, dans un monde inquiétant qui lui échappe. Il regrette la banalité actuelle de sa vie qu’il juge ratée malgré ses succès sur scène.

Il n’y a aucun attendrissement sur le destin médiocre de cet être brisé par la vie. Il est seulement présenté comme victime de son statut, sans éluder sa part de responsabilité dans sa résignation accablée. Roger Jendly l’interprète magnifiquement avec un jeu poignant. Face à lui, Adrien Gygax n’est pas le vieux souffleur imaginé par Tchekhov. Ce jeune comédien apporte son énergie à la pièce, étant un stimulant complément au statisme du vieil acteur. Ils nourrissent le spectacle d’un travail de création avec des variétés de tons et de registres. La réunion des deux est une réussite qui revitalise la pièce, tirant ces deux résignés hors de leur torpeur.

Malgré ce que se disent les deux personnages, tout se passe au-delà des mots, à travers la chair fatiguée du vieux comédien, malade et encore ivre, et le dynamisme du souffleur. Ce qu’ils se disent à moins d’importance que ce qu’ils ne se disent pas. Ils jouent ensemble, échangent des répliques du « Roi Lear », Othello », « Hamlet »... Shakespeare est à l’honneur. Ils savent discrètement calculer les effets pour accentuer leur obsédante mélancolie où la difficulté d’être demeure identique.

Caroline Boudet-Lefort