Scène 55, à Mougins LA BARBE BLEUE, Kelemenis et Cie

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L’idée géniale de Michel Kelemenis est d’avoir préféré que pour sa scénographie « la Barbe Bleue » soit une femme. Une femme ogresse qui a déjà tué six maris infidèles. Pas de pardon !

Dans un décor d’échelles métalliques, ils sont six hommes qui entourent de gestes cette femme habillée en violet. Six hommes aux corps désarticulés, aux corps rampants, aux corps enlacés. Tandis qu’ils sont enveloppés d’une fumée opaque et accompagnés d’une musique anxiogène, répétitive, intrigante, se distingue le son d’un trousseau de clefs qu’on agite. Ces clefs enchaînées sur un cercle seront importantes dans tout le ballet : tantôt objet de frayeur, tantôt liées à la sensualité quand elles sont portées autour d’un cou pour s’en parer. Parfois, aucune musique, seul le son des clefs agitées. Est-ce le trousseau de clefs qui unit le couple ? C’est l’objet qui représente le lien.

Spectacle

L’atmosphère est troublante en regardant les couples enlacés qui s’enroulent et se déroulent dans un savant quadrillage de l’espace et en traversant la scène dans sa diagonale tout en se jetant d’immenses poupées en chiffon qui vont se désarticuler par la perte de toutes les parties du corps, jambes, bras, ...

Du conte de Perrault de notre enfance, notre mémoire avait conservé de « Barbe Bleue » l’image d’un seigneur tyrannique qui avait assassiné toutes ces épouses et projetait d’en faire autant de la nouvelle si elle succombait au péché de curiosité. Il lui avait remis toutes les clefs du château où une seule pièce était interdite. Evidemment la jeune femme y avait pénétré découvrant les dépouilles de celles qui l’avaient précédée. Pour être libérée de son bourreau, elle attendait l’arrivée de ses frères « Soeur Anne, ne vois-tu rien venir ? »...

Personne ne pourrait dire que ce ballet est narratif, malgré la cohérence qui permet de suivre les « épisodes » du conte. L’ingénieux parti pris est de faire de LA Barbe Bleue une ogresse séductrice qui, avec son trousseau de clefs, tient ses époux en laisse. S’ils ont été infidèles c’est qu’ils ont transgressé leur engagement vis-à-vis du couple. Cependant, doit-on être aussi extrémiste face à l’infidélité ? Est-ce passible de mort ? L’ambiance monte en intensité : danses, musiques et lumières forment un tout. Se jouant des hommes qu’elle séduit, la danseuse – la Barbe Bleue – est maintenant en costume rouge, tandis que l’éclairage est devenu rouge. Rouge sang. Cette ogresse séductrice, accompagnée par les fantômes de ses époux assassinés, est prête pour la mort, tandis que le couple s’affronte du regard et que tous deux sont enfin unis par le meurtre.

Spectacle

Lorsqu’il s’agit de la danse, le rapport entre les mots et les gestes est complexe et trop en dire serait dommage. Michel Kelemenis propose une chorégraphie exaltée pour sa lecture du conte, entre narration et abstraction.

Tenant en haleine avec des séquences contrastées, la composition musicale de Philippe Hersant et Christian Zanési submerge les corps et donne la sensation d’un mouvement continue. Tous les danseurs sont excellents, et Claire Indaburu, jouant la cruauté, interprète de beaux solos désarticulés.

Une belle et envoûtante soirée, vraiment !

Caroline Boudet-Lefort