Coltrane sans réserve ni retenue : le trio Tu danses ? à la galerie Depardieu à Nice le 14 octobre 2017

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Encore et toujours Coltrane !

Coltrane est-il oublié ? On peut se poser cette question après avoir constaté que nos grands festivals de Jazz de l'été, notamment ceux de Nice et de Juan les Pins, n'ont pas jugé utile de célébrer le cinquantième anniversaire de son décès, le 17 juillet dernier. Il n'est pas étonnant d'ailleurs que les programmateurs de ces manifestations, si soucieux de plaire au plus grand nombre, ne s’intéressent pas à ce créateur qui a connu plus souvent les insultes que la gloire. Les musiciens, eux, ne sont pas frappés d'amnésie. Certains d'entre eux, et non les moins talentueux, éprouvent régulièrement le besoin de rendre hommage à ce maître. Ils le font via des disques et/ou des concerts qui lui sont exclusivement réservés. Ainsi, Dave Liebman et Joe Lovano, séparément (1) et ensemble (2), ont consacré à Coltrane quelques mémorables enregistrements.

Coltrane et Tu danses ? : une vieille histoire.

Comme Liebman et Lovano, le saxophoniste Jean-Marc Baccarini et ses compagnons du trio Tu danses ?, Christian Mariotto (batterie) et Philippe Canovas (guitare) aiment célébrer périodiquement Coltrane. Ainsi, en avril 2009 lors d'un concert à Carros, ils avaient joué et commenté l'intégralité de Crescent, un disque important du quartet classique coltranien (3). Le samedi 14 octobre, le groupe a fait une escale à la Galerie Depardieu dans le cadre d'une tournée, de Nice à Nancy via Marseille avec, pour seul répertoire, l’œuvre de Coltrane. La majorité des thèmes interprétés ce soir là ont été créés en studio ou sur scène pendant 1964 et surtout 1965, année charnière pour Coltrane.

Alors qu'il lui reste un peu plus de 18 mois à vivre, sa carrière commence à prendre une nouvelle dimension avec la publication de A love Supreme, enregistré le 9 décembre 1964 et publié en février 1965. Ce poème symphonique d'inspiration mystique en quatre parties connaît un grand retentissement auprès des critiques et du public, amateur ou non de jazz. Il continue à enregistrer à cadence accélérée en studio à Englewwood Cliffs mais également sur la côte ouest et en concert aux États Unis ainsi qu'en Europe. Il reste de cette année féconde cinq albums publiés de son vivant dont un live et neuf posthumes dont quatre live.

L'année 1965 marque également une rupture dans son approche musicale qui aboutit au départ du quartet de McCoy Tyner, remplacé par Alice McLeod (épouse Coltrane à partir de 1966). Il est suivi par Elvin John, remplacé par Rashied Ali. Le quartet devient quintet avec l'embauche du saxophoniste Pharoah Sanders. Ces séparations résultent de l'évolution que Coltrane imprime à sa musique. Il ne s'appuie plus sur une pulsation régulière et des grilles harmoniques prédéfinies. Ses concerts deviennent des torrents sonores au lyrisme exacerbé provoquant l'extase d'une partie du public et la perplexité voire le rejet de l'autre partie.

Concert

Douze étapes pour un voyage en terre coltranienne

La promenade en douze stations que nous a proposé Tu danses ? est une découverte ou une redécouverte de compositions du saxophoniste mettant en valeur ses qualités d'écriture et la spiritualité ou la sensualité dont elles sont pétries.

Il nous a paru intéressant de rendre compte de ce concert en indiquant parfois l'origine de ces œuvres et le contexte dans lesquels elles ont été composées.

[1] Welcome

Le concert débute par Welcome (4), variation à partir de la chanson bien connue, Happy birthday to You. Tandis que Philippe Canovas et Christian Mariotto créent un tapis sonore souple et moelleux, Jean-Marc Baccarini, au ténor, interprète cette balade avec toute la sentimentalité qu'elle requiert. Il ponctue son discours de quelques stridences qui en effacent tout son potentiel de mièvrerie.

[2] Love

Le second morceau, Love, est un des mouvements de la suite en quatre parties, Meditation, enregistrée à deux reprises. La première version, avec le quartet classique, a été captée les 2 et 22 septembre 1965 et publiée en 1977. La deuxième réunit les mêmes musiciens augmentés de Rashied Ali et de Pharoah Sanders. Elle a été enregistrée le 23 novembre 1965 et éditée rapidement. La différence entre les deux prises tient à la qualité du son du saxo qui est plus âpre dans la deuxième prise ainsi qu'à l'accompagnement plus léger dans la version de septembre. Il est de notoriété publique que les deux batteurs, Elvin Jones et Rashied Ali, ne s'appréciaient ni humainement ni musicalement. Leur jeu en témoigne (5).

Le morceau se présente comme une suite de montées et de descentes en arpèges dans un tempo médium. Il se dégage de ce thème, assez répétitif, une atmosphère paisible et rêveuse.

Dans son interprétation, Tu danse ? évite l’écueil de la monotonie en alternant les interventions du saxo ténor et de la guitare. Néanmoins, ils n'arrivent pas totalement à masquer la pauvreté de la mélodie et l'absence d'émotion généré par ce pur exercice de virtuosité.

[3] Living Space

Le troisième morceau, Living Space, est issu d'une session du 16 juin 1965 du quartet classique qui a été publiée sous le titre éponyme par Impulse! en 1998. Coltrane joue du soprano. Pour l'exposé du thème, à la fois solennel et allègre, il dédouble son chant par la technique de l'overdub qui donne au son une troisième dimension, effet qui paraît aujourd'hui très daté. L'improvisation se fait sur un tempo rapide avec une cascade de notes en legato s’achevant dans le registre aigu de l'instrument.

La version de J M Baccarini et ses compagnons est plus mystérieuse. L'exposé du thème au soprano sans overdub garde sa solennité mais les divers bruits que produit le batteur et les interventions tantôt redondantes tantôt espiègles du guitariste évoquent un monde grouillant plutôt que le vide interstellaire suggéré par l'original.

[4] Dear Lord

Le quatrième morceau, Dear Lord, fait partie de l'album Transition, enregistré en studio le 16 juin 1965 par le quartet classique et publié en 1970. En lui donnant ce titre, les responsable de sa publication posthume ont-ils voulu indiquer que ce disque marque le point de rupture entre le Coltrane modal et le Coltrane atonal ? Pourtant rien dans le style notamment de Dear Lord ne laisse supposer qu'une révolution couvait dans le crane de son compositeur et interprète. Il s'agit d'une mélodie jouée dans un tempo lent. Le saxo ténor en exprime toute la sensualité. Il évoque d'avantage les nombreuses ballades sentimentales jalonnant la carrière du saxophoniste que ses convictions religieuses.

Dans son interprétation, le trio évite de choisir entre l'approche spirituelle et l'approche sensuelle, il choisit la déconstruction. Le saxo se tait en laissant le guitariste et le batteur en donner une lecture épurée et intemporelle.

[5] Reverent King

Reverend King est évidemment un hommage au leader des droit civiques. Il a été enregistré avec trois autres morceaux en studio le 2 février 1966 à San Francisco et non comme c'était l'habitude au studio de Rudy Van Gelder à Englewood Cliffs. Ce qui signifie que ces bandes ont échappé au producteur habituel de Coltrane chez Impulse!, Bob Thiele. Ce dernier n'aurait sans doute pas laissé Alice Coltrane procéder à quelques bidouillages avant de publier ces enregistrements en janvier 1968 sous le titre de Cosmic Music et sous le nom de son défunt mari. Ainsi Reverend King débute (et s'achève) par le célèbre mantra « Om Mani Padme Hum » psalmodié une douzaine de fois par les musiciens du sextet (?), il se poursuit pendant une minute par l'exposé d'un thème assez solennel joué au ténor par Coltrane. Le son de ce dernier n'a pas la clarté et la richesse qu'il avait six mois auparavant. Enfin, pendant huit minutes le ténor de Pharoah Sanders et la clarinette basse de Coltrane déversent un flot continu de notes qui se mêlent et se recouvrent et qui seront désormais, jusqu'à sa mort, la forme invariante de ses solos.

Le trio débarrasse Reverend King de son introduction neo-bouddhiste et son improvisation libre en alternant les interventions de la guitare et du ténor pour aboutir à une version apaisée et retenue. Philippe Canovas se livre à quelques expérimentations sonores donnant au thème une touche de contemporanéité. Il conclue son intervention par une évocation de Jimi Hendrix repositionnant Reverend King dans son contexte historique.

[6] Song of Praise

Tu danses ? enchaîne avec Song of Praise, issu du LP The John Coltrane quartet play et enregistré par le quartet classique le 17 mai 1965. Song of Praise est un des fleurons de ce disque où les qualités d'interprète et la beauté du son du saxophoniste sont à leur apogée.

Ce thème permet à J M Baccarini et à ses compagnons de libérer toute leur créativité. De l'exposé du thème au long solo du ténor, les musiciens délivrent un message d'amour et d'allégresse qui produit ses effets sur un public comblé. Ainsi se clôt le premier set.

[7-8-9-10] After the Rain, Spiritual, Lonnie's Lament» et Alabama.

Le second set débute par un enchaînement de quatre morceaux.

Le premier After the Rain a été enregistré le 29 avril 1963 en studio. Il fait partie de l'album Impressions, pièce importante de la discographie coltranienne (6). C'est une courte ballade lente d'une durée de quatre minutes restant dans les registres grave et médium du ténor.

J M Baccarini est très fidèle à l'original en conservant son caractère séduisant et légèrement mélancolique. Il enchaîne sur Spiritual, composition, comme son nom l'indique, à résonance religieuse sinon mystique. Coltrane l'a jouée essentiellement quand Eric Dolphy faisait partie de son orchestre (7). Là encore, Tu danses ? reste fidèle à l'esprit du thème dont le saxophoniste restitue le caractère incantatoire tandis que ses compagnons commencent à installer un climat de plus en plus tragique. Ils sont brièvement interrompus par le sax qui joue le Lonnie's Lament (8). Le batteur reprend l'initiative en déroulant un solo effectué aux balais qui introduit le funèbre et si actuel Alabama.

Ce thème en mineur a été interprété à la fin du mois de novembre 1963 au Birdland par le quartet classique en réaction à l'attentat (9) perpétré deux mois plus tôt par des suprémacistes blancs. Il est pour Coltrane ce qu'ont été pour Malher les Kindertotenlearder. C'est à dire une œuvre à part dont la portée est universelle et intemporelle et que l'on ne peut interpréter et écouter comme n'importe quel chant car la douleur et la révolte qu'elle exprime sont d'une intensité et d'une acuité unique.

Le trio donne toute sa mesure dans Alabama en omettant toutefois, comme le fit remarquer J M Baccarini, le cri (ou plutôt de chapelet de cris) ponctuant la fin du morceau.

Le trio aurait pu s’arrêter là. Il préféra, sans doute parce que c'était samedi, nous offrir deux autres pièces plus légères issues de l'album Crescent.

[11] Crescent.

Dans la chanson éponyme de l'album, Coltrane débute par l'exposé d'un thème méditatif suivi d'un solo étourdissant de virtuosité et de lyrisme. Jean Marc Baccarini au soprano sur un tempo rapide donne de cette œuvre une version dynamique et énergique dans laquelle brille ses qualités d'improvisateur.

[12] The Drum Thing.

C'est la surprise du chef, propre à combler tous les coltranolâtres. The Drum Thing, a été composé pour mettre en valeur Elvin Jones. Dans la version du trio, Christian Mariotto aux mailloches est mis en avant tandis qu'est diffusé l'enregistrement d'une interview de Coltrane dont on ne peut comprendre le contenu mais qui permet d'apprécier sa voix grave et calme. Le saxo soprano pose quelques volutes sonores sur ces paroles.

Donc Coltrane est toujours vivant et nous parle. En fait, ces deux heures vouées à la célébration créative et respectueuse de son œuvre suffisaient pour nous en convaincre, pour autant qu'on en doutait…

Comme un bonheur n'arrive jamais seul, J M Bacarini annonce pour le mois de Janvier prochain une interprétation par les élèves du conservatoire de A Love Supreme dans l'arrangement pour big band écrit par Winton Marsalis.

Bernard Boyer

1) Joe Lovano : Steve Kuhn Mostly Coltrane, ECM, 2009

(1) Dave Liebman Ensemble : John Coltrane's Meditations, Arkadia, 1997

(1) Dave Liebman : Homage to John Coltrane, OWL 1987

(2) Dave Liebman / Joe Lovano : Compassion, The Music of John Coltrane, Resonance, 2017

(3) Il est convenu d'appeler quartette classique de Coltrane l'orchestre composé, entre 1961 et 1965, du saxophoniste et de McCoy Tyner (piano), Jimmy Garrison (basse) et Elvin Jones (batterie).

(4) issu du CD Kulu Se Mama

(5) Cette session marque d'ailleurs la fin du quartet classique : à partir de cette date, Elvin Jones et McCoy Tiner n'apparaissent plus dans les enregistrements de Coltrane.

(6) Impression regroupe divers morceaux enregistrés en concert au Village Vanguard en 1961 avec la participation d'Eric Dolphy (India et Impression) ainsi que des thèmes réserves au studio (Up Againt the Wall, After the Rain) et captés en avril 1963.

(7) Notamment lors des sessions du Village Vanguard de novembre 1961 .

(8) D'après Crescent (1964)

(9) Le 15 septembre 1963, une bombe avait été déposée par des membres du Ku Klux Klan à l'entrée d'une église baptiste à Birmingham (Alabama). Elle avait tué trois fillettes et blessé vingt deux autres.