Anthéa - POESIE ? De et avec Fabrice Luchini

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C’est peut-être le point d’interrogation du titre qui change tout ! Fabrice Luchini a fait un spectacle d’une lecture généralement intime qu’est la poésie, mêlant sa vie personnelle à sa passion pour la poésie. Son amour pour elle est tel qu’il veut le transmettre à tous.

Il ne s’agit donc pas d’un festival de poésie où il réciterait quelques poèmes de son choix ! C’est sa découverte de la poésie que Luchini nous raconte et l’adoration qu’il lui porte ! Il dit comment les mots peuvent devenir poétiques par leur assemblage et leur sonorité. L’important est ce qui est ressenti en les écoutant sans chercher à comprendre.

Rimbaud est son idole, pour son génie et sa précocité ! « Imaginez votre fils de quinze ans qui écrit « comme ça » ! » « Le Bateau ivre », « Les Voyelles », « Le Dormeur du val » sont parmi les rares textes cités, alors que le comédien nous débite à toute allure sa vie dès l’enfance, avec des parents marchands de quatre-saisons, tandis que lui, peu doué pour la scolarité, débutait comme garçon-coiffeur dans les beaux quartiers de Paris. Un soir, sur le trajet pour rejoindre la Goutte d’or où il habite, un inconnu lui donne un livre « Voyage au bout de la nuit ». C’est la découverte de l’écriture de Céline qui l’ouvre au plaisir de la lecture, puis à la poésie. Autodidacte parfait, d’une sensibilité à fleur de peau, il est passé sans effort de cancre à ambassadeur de la littérature française.

Spectacle

Ah ! ces hommes qui préfèrent un match de foot aux illuminations d’un jeune poète de quinze ans ! Pourtant, alors qu’il apprend par coeur « Le Bateau ivre » dans un taxi, le chauffeur admiratif l’invite à dire plus fort le poème de Rimbaud. Il est touché par les mots et trouve cela beau, bien qu’il dise ne rien comprendre. La poésie ne s’explique pas, ne se rationalise pas, elle se ressent et procure une émotion indescriptible.

Luchini raconte que, jeune comédien, il est jugé « asexué » par les « professionnels » qui lui prédisent l’impossibilité de faire carrière. Il a cependant joué depuis dans de multiples films et rend un émouvant hommage à Eric Rohmer, pour lequel il a interprété six de ses films. Ensuite, il va découvrir la poésie jusqu’à devenir le comédien le plus impliqué à transmettre la qualité des mots de grands auteurs. Sa culture est immense, toujours enrichie de nouveaux engouements.

Il insiste plusieurs fois pour dire qu’il est de gauche depuis toujours et, semble-t-il, « supporter » de François Hollande, qu’il n’épargne cependant pas de petits coups de griffes.

Avec une diction impeccable, il improvise autour d’un texte déjà très rédigé. Dans son élan, il bute parfois, fait un lapsus vite rattrapé, retombe toujours sur ses pieds (ses mots, plutôt), enchaîne, garde le rythme, articule parfaitement chaque syllabe (tant pis pour les postillons dont il s’amuse en prenant en pitié le premier rang). Avec son lyrisme grandiloquent, il occupe tout l’espace de la grande salle d’Anthéa et embarque à ses trousses 1300 spectateurs (il le précise). Il ose outrepasser les limites quitte à parfois choquer son public pourtant totalement acquis. Luchini est un des plus grands comédiens actuels, personne ne le conteste : chacun se régale à l’écouter nous raconter sa vie avec sa voix et son phrasé reconnaissables entre tous.

Il commence par citer Valery, mais ajoute Baudelaire, Molière, Nietzsche, Flaubert, Labiche, Claudel... Rimbaud et Céline bien évidemment. Il a la passion de partager, de transmettre aux autres les textes qu’il adore, en s’impliquant avec ardeur et il fait rire, rire à en crever !

Avant de quitter la salle, il gratifie les spectateurs de quelques chansons maladroites et les entraîne à clamer avec lui « Mamie Blue », comme une séduction supplémentaire à l’égard de ses « groupies ». Intarissable, il tient ainsi près de deux heures, en tirant sur la corde de son incroyable énergie nourrie des hourrahs du public. Sans succomber à la fatigue, il serait resté sur scène indéfiniment, et le public ravi ne s’en serait pas lassé !

Caroline Boudet-Lefort