Symposium international de céramique – La Borne : 11 juillet – 7 août 1977,
Woodstock bornois 40 ans déjà !

PDFImprimerEnvoyer

Retour aux sources :

Qu'en est-il, qu'en sera-t-il ? N'en restera-t-il qu'une photo-souvenir de légende en noir et blanc, née sous Giscard d'Estaing, témoignage saisi d'Olivier Réchou, jeune cinéaste et photographe? Semblable à certains clichés sépia contrastant de par les habits colorés des hommes et de leurs compagnes en robe ample «rétro», «baba-cool» participants hirsutes, chevelus, barbus réunis pour un retour à la terre, retour aux sources, entrée en matières, Kérouac-school. Potiers, maintenant appelés céramistes, agrippés à leur four couché de 25 m3, éteint depuis 1908, retourné comme une coquille , barque, radeau de la Méduse, posant comme des chercheurs d'or « After the Gold Rush » du Klondike américain au XIXe siècle , imaginaire adapté aux romans de Jack London.

 

Afin d'éviter l'oubli, ou pour conjurer un certain révisionnisme, je me penche aujourd'hui sur cette période d'autant plus qu'un des participants maintenant réputé pour ses créations lorsque je lui évoque cette circonstance, me lance (par provocation humoristique ou certitude) « Le symposium n'a jamais existé ! ».

Angle mort de l'histoire de l'art, histoire de la céramique, chaînon manquant par rapport aux institutions culturelles, cette mise à jour montre la spontanéité de l'époque à travers cet acte fondateur et fédérateur d'Alain Girel et son équipe. César sculpteur néo-réaliste, invité se mêla aux céramistes aujourd'hui reconnus.

Organisation

À l'initiative de ce rassemblement de terreux parrainé par Ateliers d'Art de France, Jeanne Grandpierre, Alain Girel, Jean Linard, Michel Lévêque, Jean Pierre Viot encore actif. Nous fûmes accueillis dans les ateliers mis à notre disposition par Janet Stedman, Pierre Digan et hébergés en baraques préfabriquées. Véritable festival de Woodstock de la terre cuite, phénomène sociologique, des milliers de personnes affluaient aussi en auto-stop découvrant l'évènement. Même la route d'accès Henrichemont-La Borne fut rénovée, fraîchement goudronnée, recouverte de graviers-projectiles, pare-brise brisés.

Ceramique

Contexte

Baptême du feu, tout feu tout flamme, grande messe, des mélodies nous trottaient dans la tête, «All you need's love» « Come together» Beatles, «En ce temps là...» Nicolas Peyrac, Rock Collection Voulzon-Souchy, «Wight's Wight» Michel Delpech. «Une maison bleue» Maxime Le Forestier. Pour paraphraser Nicolas Peyrac: Internet, la mondialisation, les portables n'existaient pas, Champy astiquait ses bacchantes «Crosby, Stills, Nash and Young» la girelle de son tour, Jean Pierre Viot exhibait sa crinière, Jeanne Grandpierre avait du nez. Au café Roland, station-service en face du Père Rozay et Alain Girel y avait-il des folles? Jean Linard n'était pas un minet. Tonton Pompidou était enterré, la bande à Bernard Thimonnier et ses potes Lepareur, Prigent, François Maréchal, Francoise Quiney, Nadia Pasquer, Nicole Crestou, Alain Babel, Claude Gaget, Claudine Monchaussé, offraient des canons de Sancerre. Astoul, les Lerat, Joulia, Laroussinie, Deroubaix, Deblander, François Guéneau, Van Lith, Michel Moglia, Colette Save, J et J Barbier, Bernard Lancelle ignoraient qu'un jour j'en parlerai ... Les réputations n'étaient pas de bois, tu mettais des semaines et des semaines, parfois des années à maîtriser ton métier. Ta boutique tu pouvais la fermer.

Utopies ?

Pourquoi une telle énergie, stimulation, appétit? Nous profitions de la queue de la comète des

événements de 68 et nous choisissions le luxe de la liberté nous rendant créatifs, rejetant la promesse d'un faux avenir tout tracé d'avant la mondialisation.

La délégation MAAF ateliers d'art de France, la Sema, Sylvie Girard présente créant ensuite la revue de la céramique et du verre et bien sûr les élus locaux y affluèrent. Carole Andréani, Christine Fabre, Loul Combres, Pierre Dutertre où étiez-vous à ce moment-là? Épisode de liberté seventies, idées nouvelles, renouveau des métiers d'art, utopies florissantes, écologie, fromage de chèvre, Larzac, antimilitarisme, objecteurs de conscience, ras le bol des études, pourquoi la fac? Chômage grandissant, philosophies orientales, cheveux colorés au henné, bracelets, bijoux féminins, patchouli-chinchila, peace and love, pantalons pattes d'eph, ruée vers l'Inde, communautés hyppies lisant «Actuel», mur de Berlin, guerre froide, fin de la guerre du Vietnam, fraternité de la céramique, de la terre au propre et au figuré, confirmée par des êtres venus des quatre points de la planète adeptes sans le savoir du poète-philosophe américain Henry David Thoreau (1817-1862), nous œuvrions ensemble, manipulant ce grès de Puisaye. Nos dénominateurs communs étaient la curiosité, l'appétit et la soif de nouvelles connaissances et de nouveaux contacts, révolution, remises en cause des acquis et une égale envie de recevoir et d'offrir.

Créateurs et médias

Fort de 4 ans de formation acquise chez Benoît Blanc, assistant stagiaire avec Martine Duranty et Franck Rousseau cette école du terrain fut notre meilleure initiation. Ruche bourdonnante proposant un alphabet de nouvelles formes, activant mes souvenirs d'Ulla Viotti discrète, Antoine de Vinck réfléchi, Pierre Baey volubile, hyper actif, Michel Ruffe observateur, Agathe Larpent-Ruffe silencieuse, Jean Claude de Crousaz très habile, Pastore-Porret productifs et d'autres réalisant leurs créations entourés des sculptures monumentales en grès de Pierre Digan. Prenant une courte pause, j'écoutais un entretien à l'écart dans un autre local situé plus bas du côté d'Ivanoff, entre Nicole Giroud manipulant sa boudineuse bourrée de porcelaine et César l'artiste du nouveau-réalisme, pape des compressions métalliques intrigué, chacun comparant leur technique. César au naturel, parlait facilement, moi ignorant sa réputation, affairé accroupi à badigeonner du kaolin sur des gazettes d'enfournement à la bouche du four, moi relevant la tête près d'un tas de briques, il m'interpelle en italien, « Tu seï un' verro! » Un vrai quoi? Un vrai manuel, ce que je savais déjà ! C'est bien plus tard que je compris, un authentique ! Pareil à mon entourage.

Craignant que leur «refuge» ne perde sa sanctuarisation par une débauche médiatique je fus étonné de voir quelques céramistes irréductibles, purs et durs, installés à l'entour protester, provoquant quelques frottements. Bien informés, les journaux régionaux relataient allègrement chaque épisode quotidien, (plus de 40 articles en un mois). De nombreuses conférences, projections audio-vidéo, spectacle musical d'Yvan Levasseur ont ponctué ces moments. Imprégné par cette stimulation, immersion totale, je réduisais des années d'hésitation pour trouver mon langage artistique.

Ceramique

Cuisson - vente aux enchères – film - méchoui

Témoin de toutes les étapes concrètes inhérentes à cette passion, modelage, séchage, savoirs faire, décors, engobages, émaillages, enfournement du long four tunnel, préparation des gazettes, stockage des fagots et gros bois, préchauffage de l'alandier, petit feu, cuisson spectaculaire et minutieuse plus un long refroidissement sous l'œil bienveillant du Père Numa ancien cuiseur-enfourneur, autre témoin, les œuvres apparurent au grand jour. Défournement. Accouchement du «Dragon». Après sélection, sur plus de 1000 pièces, pour 200 des plus belles, ces «bébés» furent déménagés dans l'ancienne école primaire, en préparation d'une vente aux enchères publique. Sous la houlette de Maître Darmencier de Bourges presque tout le lot trouva acquéreur et fus dispersé. Souvenir qu'au rez de chaussée déjà présente une exposition montrait Daniel Pontoreau, Pierre Baey, Bernard Dejonghe, Bernard Gaube, Marcel Beaucage, Barbara Delfosse, Anne Kjaersgaard .... Après les mises à prix, un concours de tournage au tour à bâton traditionnel, périlleux et épuisant fut orchestré par Robert Deblander et Henry Talbot dans la cour de ce lieu.

Dis-moi, Philippe Bonnier, ce mois d'intense activité fut filmé par une équipe de 3 jeunes cinéastes frais émoulus dont toi-même, Olivier Réchou, Patrice Guillou diplômés de l'école de cinéma Louis

Lumière, ce film existe mais malheureusement la bobine prêtée a disparu, aucune copie ne fut déposée à la bibliothèque nationale. Serions-nous plus connus si le document avait une audience internationale ? Avis de recherche. Concluant la fête une garden-party réunissant les équipes variées autour d'un méchoui, les cloches sonores d'Ivân Levasseur tintèrent, les frères Alain et Jean Girel y sonnèrent du cor de chasse, les adieux furent poignants pour la polonaise Janina Karczewska, pleurant, le cœur déchiré à devoir repasser à l'Est, derrière le rideau de fer. Paradis-Enfer. Ce soir-là, Ginette Monod et Bernard Dejonghe vinrent en escapade et depuis en voisins nos occasions de se revoir à Nice sont plus fréquentes.

Come Back

Sur place, ayant connu Jean Paul Van Lith «On the road again» pierres qui roulent, «Rolling-Stones » ensemble nous rentrions avec son fourgon Volkswagen, déposé à Vaison la Romaine, il continua seul sa route pour Biot, chargé et plein d'œuvres personnelles moissonnées dans cette cuisson. Boursier de la SEMA, stagiaire chez Paul Badié à Tourrettes/Loup, l'année suivante au printemps, une autre initiative permit de rallumer ce même four Foucher-Bernon du XIXème, plus intimiste néanmoins, elle donna le ton. Ce brasier fut l'évènement précurseur des futures cuissons évènementielles actuelles de groupe appelées « La Borne en feu ». Marc Émeric, Jean Michel Doix, André Gutman, Antoine de Vinck en voisin depuis Treigny, Pastore-Porret ... les artistes bornois y apportèrent leurs céramiques déjà biscuitées. Connaissez-vous la plaisanterie, « A La Borne ont cuit les céramiques dans des fours à bois, tandis qu'à Vallauris dans des fours à pizza! » Vaste débat. Allons enfants de la poterie, le tour de gloire est arrivé ! Avec du recul, 1977, est un bon crû, notons la coïncidence, le centre Beaubourg (utopie?) inauguré en début d'année, fête aussi ses 40 ans. La galerie Capazza et la galerie Le Don du Fel sont aussi nées de cette synergie. Dans le tourbillon du temps la céramique est devenue un art à part entière. Peut-on vraiment se demander si le symposium de La Borne a vraiment existé ? Il brûle en moi. Le temps, tel un boomerang fait son œuvre comme une loupe grossissant le trait, autant pour le positif que pour le négatif, 40 ans après, avec du recul nous pouvons juger avec maturité quand à nos activités de petits humains.

Salvatore PARISI

(Céramiste, Nice 25 février)