Nice Jazz Festival 2017 : encore un effort !

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Le Nice Jazz Festival qui s'est déroulé du 17 au 21 juillet dernier vient de s'achever. Si l'organisateur (la mairie de Nice) affiche sa satisfaction car la fréquentation a été stable par rapport aux précédentes éditions (environ 7.000 spectateurs par soirée), une certaine frustration du public est perceptible. Les vedettes de la Scène Masséna n'ont pas suscité l'enthousiasme qu'elles étaient censées provoquer. De même, les musiciens du Théâtre de Verdure les plus appréciés ont été des saxophonistes plutôt confidentiels.

 

Peut-on avancer l'hypothèse selon laquelle le public, et principalement celui de la Scène Masséna se serait rendu compte que les programmateurs du festival de Nice ont visé trop bas ?

Est-il utopique de penser qu'après le traumatisme de la tuerie du 14 juillet 2016, les Niçois auraient préféré de l'inédit et du surprenant plutôt que les prestations sans flamme de Herbie Hancock, Ibrahim Maalouf, IAM, M, Kamasi Washington, etc. ?

Si le programme du Théâtre Verdure souffrait de cette absence de renouvellement qui est le lot du Nice Jazz Festival, il a tout de même offert quelques bons moments de pur et beau jazz. Les paragraphes qui suivent ont l'ambition d'en être la chronique.


Lundi 17 juillet

Woman to Women

Festival

Du concert de ce groupe de sept musiciennes (2), on retiendra la virtuosité de la clarinettiste, Annat Cohen, dans son interprétation de Jitterbug Watlz de Fats Waller ainsi que l'aisance et la précision de la chanteuse Cécile McLorin Salvant. En fin de concert, d'abord a cappella puis accompagnée par Annat Cohen, elle a donné une version inoubliable de "Gracias a la vida" de Violeta Parra.


Roberto Fonseca

 

Festival

Ce pianiste natif de La Havane a côtoyé, au tout début de sa carrière, les plus grand artistes cubains puisque, à la mort de Ruben Gonzalez, il prit sa place au sein du du Buena Vista Social avant d'être l’accompagnateur d'Ibrahim Ferrer puis d'Omara Portuando.

A la tête d'un octet (3) dans lequel brille une flamboyante section de cuivres, il a donné quelques extraits de son dernier disque ABUC (Impulse!), soit CUBA inversé, évocation du riche patrimoine musical de son pays natal.

En vrai leader, Fonseca laisse de la place à ses solistes, en particulier au trompettiste Matthew Simon brillant dans Family et le percussionniste Adel González, époustouflant dans les tempos rapides. Passant d'une ambiance jazzy dans Sagrado Corazon à une interprétation pétrie de musique classique dans Contradanza Del Espiritu, il finit par appeler le public à venir danser au son de Afro Mambo.


Mardi 18 juillet

Christian McBride

Festival

La présence du bassiste Christian McBride au Nice Jazz Festival n'est pas un événement en soi. Au cours des années passées nous l'avons souvent apprécié en trio ou comme accompagnateur de Chick Corea. Par contre, la venue de son Nouveau Projet traduction approximative de New Jawn (4), terme d'argot de Philadelphie, avait de quoi exciter car ce type de configuration (batterie – basse - trompette - sax) est assez rare. Elle évoque deux formations légendaires : le quartet de Gerry Mulligan et celui d'Ornette Coleman. Nous étions donc aux aguets.

Le concert débute par des thèmes (non identifiés) de style hard bob parfaitement interprétés mais sans grande originalité. Le troisième morceau, sans nom, écrit par le saxophoniste, permet à ce dernier et au trompettiste de montrer leur savoir-faire.

Enfin Christian McBride prend le temps d'annoncer la pièce qu'ils vont jouer. Il s'agit d'une partie d'un suite consacrée à cinq héros contemporains de la Nation noire : Martin Luther King, Barak Obama, Rosa Park (5), Cassius Clay et Malcom X. La pièce se nomme Brother Malcom. Elle débute par une longue introduction de la basse qui annonce un blues. Puis vient un solo de style modal exécuté avec beaucoup de feeling par Marcus Strickland. Le public se trouve plongé cinquante ans auparavant , sous le règne de la new thing quand le jazz était une composante du combat d'émancipation des afro américains. Ce retour vers un jazz militant est salué debout par des spectateurs enthousiastes. Les quelques minutes jubilatoires et excitantes que nous ont offert Christian McBride et ses compagnons ont été pour beaucoup d'entre nous, l'occasion de découvrir un grand saxophoniste. Nous savions que Marcus Strickland avait été l'accompagnateur de Roy Haynes et Dave Douglas. Désormais nous suivrons sa carrière avec un intérêt renouvelé.


Youn Sun Nah

Festival

De sa voix de petite fille qui tranche avec la vigueur de son organe quand elle est sur scène, Youn Sun Nah fait part de son visible plaisir de retrouver le public niçois. Son émotion est celle d'une artiste s'étant imposée deux années de diète médiatique pour aborder un tournant important dans sa carrière. Elle revient riche d'un répertoire renouvelé et accompagnée de nouveaux musiciens avec lesquels elle vient de graver son quatrième disque chez ACT (6).

D'emblée, elle met en avant les chansons de son CD issues du patrimoine américain traditionnel ou récent. Elle donne des versions convaincantes de The Dawntreader (Joni Mitchell), Teach The Gifted Children (Lou Reed), She Moves On ( Paul Simon) et Drifting ( Jimi Hendrix). Dans cette dernière chanson, son guitariste, Clifton Hyde, est particulièrement mis en valeur. Dans Black Is The Color Of My True Love’s Hair, elle a du mal à nous faire oublier Nina Simone.

Enfin au son de sa kalinba (ou orgue à pouce), elle charme les auditeurs avec une ballade de sa composition à partir d'un chant traditionnel coréen.

La guerrière Youn Sun Nat est désormais prête pour conquérir un nouveau public, de l'autre coté de l'Atlantique.

Ainsi va la musique dans l'économie globalisée...


Jeudi 20 juillet

Abdullah Ibrahim

Festival

Abdullah Ibrahim entre seul en scène et s'assoit face à son clavier. Après une courte méditation, tandis que le silence s'installe, il offre au public un très bref récital solo, une sorte de haïku pianistique. Pendant ces quelque minutes, nous assistons a une démonstration d'invention et de sensibilité. Il enchaîne les citations de ses thèmes inspirés de la musique sud africaine dans une virtuose fluidité. Enfin, le rejoignent ses accompagnateurs (7) dont une section de cuivres et d'anches composée de six musiciens. Alignés comme à la parade, les yeux fixés sur leurs partitions, les musiciens enchaînent les morceaux. Le leader des vents est le saxophoniste alto Cleave Guyton Jr. que l'on voit voit donner, après les solos, le signal de la reprise du thème joué le plus souvent à l'unisson. Il est difficile de reconnaître ces compositions qui ne sont pas annoncées. Elles sonnent comme du Monk ou de l'Ellington. Pendant cette séquence, Abdullah Ibrahim observe et approuve plus qu'il accompagne. Cela ressemble d'avantage à une répétition qu'à un concert dans un climat plus lugubre que festif. Rappelons que le concert est censé être un hommage au mythique groupe The Jazz Epistles qui faisait swinguer les nuits de Johannesburg, à la fin des années soixante.

Enfin le pianiste se met à jouer ce qui pourrait être un final en regard de sa longue introduction. Après quelques phrases musicales, il s'arrête tend l'oreille. Venu de la scène voisine, le gros son d'IAM est parfaitement audible. Il fait signe aux musiciens. Ils saluent et quittent la scène. Apparemment, Abdullah Ibrahim n'aime pas jouer dans un champ de foire. On le comprend.


Vendredi 21 juillet

Henri Texier and the Sky Dancers 6

Festival

Écouter Henri Texier en quartet, quintet ou sextet est toujours source de bonheur. En sa compagnie, on est certain d'avoir sa ration de groove, de compositions aisément identifiables et de solos de basse énergisants avec en prime un petit rappel alter mondialiste.

Cette année les Amérindiens étaient d'actualité. Le sextet de Henri Texier, Sky Dancer (6) a enregistré en 2015, sous un titre éponyme, une série de pièces en l'honneur de ces danseurs célestes qui furent les bâtisseurs des gratte-ciel.

La plupart des titres interprétés étaient issus de ce CD. Il s'agit de Mic Mac, Mapuche, Comanche, Hopi, Dakota Mab, Navajo Dream, etc. où chaque membre du sextet a l'occasion de briller. La plupart de ces morceaux sont joués sur un tempo alerte. Dans He Was Just Shining, le rythme devient plus lent et méditatif pour un hommage à un vieil ami disparu en 2011, le batteur Paul Motian.

Même si Henri Texier, quelques fois un peu grognon, pense et affirme qu'il n'est pas bien venu en terre niçoise, ses auditeurs du Nice Festival comme ceux du La Gaude en 2014 et ceux du Forum Nice Nord en 2015 lui ont prouvé le contraire en témoignant de la considération et de l'affection que l'on porte ici à ce pilier d'un Jazz créatif, joyeux et humaniste.


Pierre Marcus Quartet

Festival

Le quartet du niçois Pierre Marcus (9), désormais installé à Paris, avait été sélectionné lors du tremplin de 2016. Bien connu des habitués des lieux de la ville où le jazz vit, Pierre Marcus est venu présenter les compositions de son prochain album, actuellement en souscription sur Kiss Kiss Bank Bank. La cohésion du groupe et l'énergie qu'il produit ont séduit ceux qui ne le connaissaient pas. Le jeune saxophoniste parisien, Baptiste Herbin était particulièrement impressionnant. Son aisance sur les tempos rapides, ses attaques précises, la qualité du son de son alto à la fois tranchant et métallique appartiennent son ceux d'un soliste d'exception. On pense à Dolphy ou Jackie Mc Lean et l'on espère vivement avoir l'occasion de le revoir sur une scène de la région.


Kamasi Washington

La prestation de Kamasi Washington et de son groupe était largement en dessous de leur disque, Epic et de leur concert de l'an dernier à Sète. La mauvaise qualité du son, leur manque d'inspiration, l'absence de mise en place, la pauvreté de leurs improvisations sont-ils la conséquence d'une fatigue passagère ? Ou bien la bande de Californiens est elle en train d'épuiser un filon que nous pensions être prometteur ? Si les futurs concerts de son actuelle tournée mondiale sont de cette trempe, il y a fort à parier que très rapidement l'on ne parlera plus de lui, très rapidement.

 

Bernard Boyer

Notes :

(1) Pour la première fois depuis que le Nice Jazz Festival est passé sous le contrôle de la ville, sa direction ne nous a pas autorisé à prendre de photos des concerts car, selon elle, le quota de photographes accrédités (quarante) était atteint. Dans la réalité, pas plus de dix personnes shootaient les musiciens au théâtre de verdure dont la moitié étaient des membre de l'équipe organisatrice de la manifestation.

Sachant que www.performarts.net est un médium accessible gratuitement s’efforçant, avec des écrits et des images, de rendre compte d'une manifestation à peu près unanimement ignorée par les média nationaux, on ne voit pas très bien qui peut justifier une telle mesure.

(2) Roberto Fonseca : piano, chant / Javier Zalba : flûte, saxophone & clarinette / Jimmy Jenks : saxophone / Matthew Simon : trompette / Ramsés « Dynamite » Rodriguez : batterie / Yandy Martinez : basse & contrebasse / Adel González : percussion / Ucha : chant.

(3) Renée Rosnes : direction artistique, piano / Cécile McLorin Salvant : voix / Anat Cohen : clarinette / Melissa Aldana : saxophone / Ingrid Jensen : trompette / Noriko Ueda : contrebasse / Allison Miller : batterie.

(4) Christian McBride : contrebasse / Nasheet Waits : batterie / Josh Evans : trompette / Marcus Strickland : saxophone ténor.

(5) Cette jeune couturière est devenue célèbre le 1er décembre 1955 à Montgomery (Alabama) en refusant de céder sa place à un passager blanc dans un autobus.

(6) Youn Sun Nah : chant / Jamie Saft : piano, orgue Hammond, Fender Rhodes / Brad Jones : contrebasse / Dan Rieser : batterie / Clifton Hyde : guitares.

Album : « She Moves On » - ACT. Dans le disque c'est Marc Ribot qui est à la guitare.

(7) Abdullah Ibrahim : piano / Terence Blanchard : trompette / Cleave Guyton Jr. : saxophone alto, flûte, clarinette, piccolo / Lance Bryant : saxophone ténor / Andrae Murchison : trombone, trompette / Marshall McDonald : saxophone baryton / Noah Jackson : contrebasse, violoncelle / Will Terrill : batterie.

(8) Sébastien Texier : saxophone ténor / François Corneloup : saxophone baryton / Manu Codjia : guitare / Armel Dupas : piano / Louis Moutin : batterie / Henri Texier : contrebasse

Album : « Henri Texier, Sky Dancers Sextet » – Label Bleu

(9) Pierre Marcus : contrebasse, composition / Baptiste Herbin : saxophone alto / Fred Perreard : piano / Thomas Delor : batterie.