Charlie Jazz à Vitrolles, le 7 juillet 2017 : Shabaka et Pharoah, le disciple et son maître ?

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Pour ceux qui ne connaissent pas la région, Vitrolles évoque un entrelacs d’autoroutes que l'on emprunte généralement avec l'angoisse de manquer la bonne sortie, celle qui mènera à l’aéroport de Marignane ou à l'un de ses méga-centres commerciaux.

 

Il existe néanmoins d'autres bonnes raisons pour s'aventurer dans cette périphérie marseillaise aussi dense qu'industrielle, comme par exemple découvrir le domaine de Fontblanche, jadis opulente ferme et moulin où aurait pu se dérouler un drame provençal écrit par Mistral ou Daudet. Aujourd'hui il est la propriété de la mairie de Vitrolles et abrite chaque année depuis vingt ans, aux premiers jours de juillet, l'une des plus excitantes manifestations musicales du sud-est : le Charlie Jazz Festival. Géré par l'association « Charlie Free », il s'est donné pour objectif d’accueillir, le temps d'un week-end, des musiciens représentatifs d'un jazz créatif et ouvert sur d'autres univers musicaux.

L’accueil par des bénévoles et l'organisation à la fois efficace et décontractée de ce festival de taille moyenne (environ 600 spectateurs), changent agréablement de l'emprise des compagnies de sécurité devenue malheureusement le lot des concerts à gros budget.

La manifestation s'articule autour de trois espaces :

  • un parc, voué à la détente et à la restauration animé par une fanfare ;

  • une petite scène (la scène du moulin) avec, à proximité des stands de boissons, une librairie et un marchand de disques. C'est là que se déroule le premier premier concert ;

  • et la grande scène, sous les majestueuses ramures d'arbres centenaires (la scène des platanes), où se produisent les têtes d'affiche.

Ainsi, lors de la soirée du 7 juillet nous avons pu successivement apprécier dans le parc et les allées, la déambulation du Wonder Brass Band, sur la scène du moulin le concert d'ouverture du quartet de Rémi Charmasson et sur la scène des platanes enfin les concerts de Shabaka et des Ancestrors puis du quartet de Pharoah Sanders.

Concert

Fanfare Délibérément Féminine, Wonder Brass Band

Cette bande de filles venue de Toulouse (1) est issue de la riche tradition gasconne des bandas sans lesquelles aucune fête ne saurait se tenir dans le sud-ouest. Le groupe parfaitement rodé allie une mise en place musicale rigoureuse à une scénographie pleine d'humour et de surprises. Son point fort est de savoir susciter la participation du public. Les enfants sont bien entendu les premiers à entrer dans leur jeu.

Concert

Rémi Charmasson Quartet « Wilderness »

Le guitariste avignonnais et ses trois compagnons (2) étaient en résidence au Moulin de Fontblanche, invités par Charlie Free. A l'heure de l'apéritif, le public a pu apprécier la complicité de ce quartet, la fluidité du batteur, la solidité du bassiste, ainsi que la subtilité de ses improvisations et bien entendu la richesse harmonique du leader. Nous avons été particulièrement séduits par la phrasé du saxophoniste baryton. Cet instrument, le plus souvent utilisé en big-band pour souligner des riffs, prend sous les doigts de celui qui sait maîtriser sa puissance une dimension suave presque sentimentale, qui étonne et séduit à la fois. On retrouvera avec plaisir François Corneloup au côté de Henri Texier, vendredi 21 juillet, au Nice Jazz Festival.


Shabaka And The Ancestors

Ces derniers mois, on a beaucoup parlé du jeune saxophoniste britannique, originaire de La Barbade, Shabaka Hutchings. Il est devenu la coqueluche des critiques qui ont porté aux nues ses enregistrements et concerts au sein de différents groupes, dont "The Comet Is Coming"» (electo-jazz) ou "Son of Kermet" (jazz caribéen ), sans parler d'autres expériences avec des musiciens britanniques évoluant dans le funk, l'afro-beat, l'ethio-jazz, le punk etc.

Concert

Avec la publication de "Wisdom of Elders", (fort mal) enregistré en Afrique du Sud par Shabaka Hutchings et un groupe de musiciens du cru (3) baptisé pour l'occasion "The Ancestors" (4), il a atteint le statut d'une star que tous les festivals de l'été s'arrachent.

Vitrolles a donc été une des premières étapes d'une tournée qui les mène de Rochester à Ljubljana, en passant par Juan les Pins.

Le concert des Ancestors dure environ 75 minutes. Il s'agit d'une longue suite pendant laquelle est repris périodiquement et à tous les tempos "Mzwandile", un des thèmes les plus accrocheurs de "Wisdom of Elders". Le chanteur, Siyabonga Mthembu, déroule sur l'ensemble du concert un long monologue "In the burning of the republic of the people" tenant à la fois du slam et de la prédication, dans lequel est déclamée une demi-douzaine de conditions pour changer le monde. Mis à part la succession des strophes de cette litanie, il n'est pas toujours évident de comprendre la structure de cette composition. Seuls le bassiste et le percussionniste semblent tenir le fil du discours musical en ponctuant son cours parfois tourmenté de salutaires respirations. Le saxophone tenor de Shabaka Hutchings, y tient une place centrale. Il enchaîne les improvisations. Certaines, assez classiques dans leur forme sont d'une grande beauté. Il apparaît alors justifié que l'on puisse qualifier son jeu de coltranien. D'autres solos, pris sur un tempo binaire un peu rock and roll, tombent dans certaine facilité. Par contre le sax alto de Mthunzi Mvubu est plus discret mais toujours pertinent.

Extrait Shabaka And The Ancestors au Charlie Jazz à Vitrolles, le 7 juillet 2017
http://www.dailymotion.com/video/k2I5FWRQTGw5Wso21Ab

Au final, que peut-on dire à propos de Shabaka Hutchings, ce musicien qui semble avoir ensorcelé l'ensemble la planète jazz ? Est-ce un séduisant opportuniste ou un explorateur de nouveaux territoires musicaux ? Ni l'un ni l'autre, bien sûr. Il n'est pas l'inventeur d'une énième synthèse entre le jazz et les musiques afro-caraïbes que certains ont déjà baptisé afro-futurisme. Il n'en reste pas moins un solide saxophoniste, au son ample et généreux, qui a eu l'excellente idée de remettre au goût du jour une forme musicale appartenant à l'histoire du jazz : la suite orchestrale de longue durée chère à Duke Ellington. Il se place donc dans la lignée des performances de l'Arkestra de Sun Ra et de l'Art Ensemble of Chicago.

Il doit beaucoup également à Pharoah Sanders. Ils ont tous deux, à des époques différentes, travaillé avec des musiciens du continent africain : les maîtres du gwana à Essaouira pour Sanders, les artistes de Johannesburg pour Shabaka Hutchings. Ils partagent également un amour immodéré pour les thèmes lancinants et les solos incantatoires. D'ailleurs, le cadet rendra hommage à son aîné lors d'une soirée en l'honneur de ce dernier, prévue le 6 septembre à Paris (5).


Pharoah Sanders quartet (6)

Concert

Le public attendait avec une ferveur un peu inquiète l'arrivée de Sanders alors que ses trois accompagnateurs étaient déjà en place et commençaient à dérouler, sur un tempo médium, ce tapis sonore répétitif et chaloupé auquel sa musique est associée depuis cinquante ans. Enfin le maître sort de l'arrière scène. Il est vêtu d'une chemise mauve moirée et marche avec difficulté. Après un rapide salut au public, il prouve qu'il n'a rien perdu de ses capacités physiques de saxophoniste en se lançant dans un solo hypnotique, sa signature, puis il disparaît à nouveau. Il appartient alors à ses musiciens, et en particulier à son pianiste depuis le milieu des années 80, William Henderson, d'occuper le temps et l'espace. Ils s'en sortent plus qu'honorablement en maintenant le climat musical que le saxophoniste a créé quelques minutes plus tôt. Ce scénario se reproduira une demi-douzaine de fois, tandis que les morceaux s’enchaînent sans répit ni annonce. Qu'importe que ce soient de thèmes de Coltrane ("Crescent","After The Rain") ou bien ses propres compositions ("Heart Is A Melody") ou encore un standard, tout est passé à l’efficace moulinette de la section rythmique et la fascination opère. Comme dans un concert de musique indienne ou une prestation des derviches tourneurs, on ne cherche pas à identifier le thème interprété par les musiciens mais on le laisse pénétrer par leur pouvoir hypnotique.

Extrait Pharoah Sanders quartet Charlie Jazz à Vitrolles, le 7 juillet 2017
http://www.dailymotion.com/video/k1Op5f3FJRDcoro20Ye

Dans le dernier tiers du concert, Pharoah Sanders ne s'absente plus de la scène, tandis que ses musiciens reprennent en boucle les trois accords de son thème fétiche "The Creator Has A Master Plan", puis ceux de "Goin' to Africa", il donne à son public quelques aperçus de ses divers talents. D'abord, il se livre à quelques improvisations au saxo qui partent du mélodieux pour se prolonger en stridence et s'achever dans le cliquetis des clefs de son instrument. Puis il chante (d'une belle voix), mais aussi crie et pratique une sorte de danse de l'ours. Il tente, sans succès, d'inciter le public à frapper dans ses mains sur le deuxième et quatrième temps de la mesure. Enfin, il présente au moins quatre fois chacun de ses musiciens. Bref, entre cabotinage et pathétisme, il s'offre au public qui accepte tout de sa part car c'est une icône à qui on pardonne tout, sans doute parce qu'il n'a presque jamais varié de style ni de répertoire depuis la fin des années soixante.

Au final, si l'on veut être honnête, on doit reconnaître qu'il n'est plus ce qu'il a été, en raison de son âge et de son état de santé. Par contre, il est manifeste que sa musique rend heureux et que, longtemps après le concert, on continue à fredonner cette succession harmonique de quatre notes (sol, si bémol, sol, do) qu'il a reprise dans ses principales compositions et qui provient de "A Love Supreme" de John Coltrane.

Bernard Boyer

(1) Céline Buisson : trombone / Sarah Mange : saxophone soprano  / Caroline Decours : soubassophone / Anaïs Andret-Cartini : trompette / Céline Biolzi : caisse claire / Wilma Ambrosio : grosse caisse.

(2) Rémi Charmasson : guitare, compositions, arrangements / Bruno Bertrand : batterie / Claude Tchamitchian : contrebasse / François Corneloup : saxophones baryton et soprano

(3) Shabaka Hutchings : saxophone tenor / Mthunzi Mvubu : saxophone alto / Siyabonga Mthembu : voix / Ariel Zamonsky : contrebasse / Tumi Mogorosi : batterie / Gontse Makhene : percussions

(4) Il s'agit d'un collectif d'artistes de Johannesburg connu sous le nom de « The Brother Moves On » qui interviennent dans le domaine de la poésie, la musique et de la danse. Il sont actifs dans cette ville depuis 2008.

(5) Au Cabaret sauvage, dans le cadre de Jazz à la Villette

(6) Pharoah Sanders : sax ténor/ William Henderson : piano / Oli Hayhurst : basse / Gene Calderazzo : batterie.