Festival de Cannes 2017 par Bernard Boyer

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Index de l'article
Festival de Cannes 2017 par Bernard Boyer
Chapitre 2 : Un cinéma italien en pleine renaissance
Chapitre 3 :Quand le documentaire contamine la fiction (et vice versa)
Chapitre 4 : Les singuliers représentants du grand cinéma russe
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Chapitre 1: la sélection officielle et le palmarès.

Comment le président Almodóvar a su se jouer des embûches d'une sélection pas très folichonne...

De l'avis général, la sélection des films en compétition du soixante dixième Festival de Cannes a été assez décevante. Le public a attendu en vain un film en mesure de s'imposer à tous et dont l'aura aurait rejailli sur chacun. Il n'y eut ni « La Vie d'Adèle » (2013) ni « Winter Sleep » (2014) pour faire oublier le reste. C'était, comme en 2015 et 2016, « une compétition ouverte », ainsi que le disent ceux qui ne veulent faire de peine à personne.

Pourquoi la compétition n’a t-elle pas été, en termes de satisfaction, au niveau des autres sélections (Un certain regard, Quinzaine des réalisateurs et Semaine de la critique), riches d'un large éventail de découvertes et de confirmations ? La réponse est à chercher du coté des contraintes prévalant dans la sélection des films en compétition.

Une sélection victime de ses contraintes médiatiques

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Selon nous, celles ci sont au nombre de deux :

D’abord, il faut un contingent de films américains et français ayant pour interprètes des acteurs célèbres afin d’avoir de belles montées des marches.

Ensuite, il faut faire appel à un nombre significatif de réalisateurs prestigieux pour que le festival reste, en terme d'image, le meilleur au monde.

Sans doute pour satisfaire la première exigence, a-t-on invité « The Meyerowitz Stories » de Noah Baumbach, énième pastiche du Woody Allen des années 80. Il est, de surcroît, financé par Netflix (c'est à dire non diffusé en salle). Il a néanmoins un grand intérêt, celui de son casting (Ben Stiller, Dustin Hoffman, Emma Thomson...). De même, a-t-on accueilli la dernière œuvre de Sofia Copola, « Les Proies », remake du film de Don Siegel (1971) comptant dans sa distribution Colin Farrell et Nicole Kidman.

Hélas, le recours systématique aux vaches sacrées que représentent ces cinéastes illustres ne s’avère pas pas toujours fructueux.

Ainsi, « Le musée des merveilles » de Tod Haynes plaidant pour une meilleure prise en compte par la société des enfants atteints de surdité, et « Vers la lumière » de Naomi Kawase, réflexion sur l’apparition de la cécité chez un photographe et méditation sur la nature du cinéma, génèrent-ils plus d'ennui que d’adhésion.

Que dire de « Rodin » de Jacques Doillon et de ses 119 minutes dans un décor quasi unique (l’atelier du sculpteur) dont seul le sous-titrage en anglais permet de comprendre les marmonnements de Vincent Lindon (rôle titre) ?

Que dire également de « Happy End » de Michael Haneke, description des turpitudes de bourgeois de Calais, sinon que ce sombre tableau, exempt de tout humour, est avant tout révélateur de la misanthropie hautaine de son réalisateur et scénariste ?

Quand on élimine de la liste les œuvres des vaches sacrées et le contingent habituel de films « qui n'ont rien à faire en compétition », il reste les seconds couteaux.

C'est donc à partir d'un nombre réduit de films de bonne facture mais aux ambitions limitées que le jury a dû bâtir son palmarès.

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Almodóvar et la vengeance de « Toni Erdmann »

Le jury a su éviter quelques erreurs sans doute grâce à la gestion très sage du président Pedro Almodóvar, bon connaisseur de la foire aux vanités cannoises, puisque, malgré sept sélections en compétition, il n'a jamais pu décrocher la palme d'or.

Une première erreur aurait consisté à distinguer le film mineur d'un cinéaste majeur comme se fut le cas, l'an dernier, avec Ken Loach. Une deuxième aurait été de céder à la pression du public fan de « Cent vingt battements par minute » de Robin Campillo . Il est arrivé à l'avant dernière marche (le Grand prix) mais pas à la palme d'or comme le voulait une partie des critiques.

Ce film a un versant militant et un versant sentimental quand il évoque les souvenirs de jeunesse du réalisateur. Dans son aspect militant, il rappelle les faits d'armes des activistes d'Act up-Paris dont la cible étaient les autorités sanitaires et l'industrie pharmaceutique à qui ils reprochaient leur manière de traiter le problème du SIDA. Si on adhère à leur approche radicale, on aimera ce film. Si on considère que le combat contre cette épidémie est d'abord un défi scientifique, on trouvera la première partie du film un peu schématique. Dans sa seconde partie, le film devient émouvant. Il décrit la relation entre un survivant (le réalisateur?) et un des piliers du mouvement en train de mourir de la maladie. Mais l'émotion que l'on ressent s'accompagne d'un sentiment de déjà vu, par exemple dans « Philadelphia »de Jonathan Demme en 1994 et dans « Le temps qui reste » de François Ozon en 2005.

C'est donc dans une poignée d’outsiders que le jury se devait d’extraire le film palmé. Chacun d'entre eux a été récompensé.

L'ultra violent « You Were Never Really Here » de Lynne Ramsay, a été couronné deux fois (prix du scénario ex-æquo et prix d'interprétation masculine à Joaquin Phoenix), sans doute pour récompenser la virtuosité du chef opérateur et l'abattage (dans tous les sens du terme) de l'acteur principal dans le rôle d'un ancien combattant reconverti en ange exterminateur.

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Le jury n'a pas oublié le controversé mais efficace « In the fade » de Fatih Akin sur la vengeance d'une femme dont le mari d'origine kurde et leur fils ont été les victimes d'un attentat perpétré par un couple de néo-nazi. Il a été reproché à Fatih Akin de faire l'apologie de l'auto défense plutôt que de stigmatiser l'attitude de la police, obnubilée par l'hypothèse d'un règlement de compte intracommunautaire plutôt que celle d'un acte raciste .Pour avoir porté ce récit sur ses épaules, Diane Kruger a obtenu le prix d'interprétation féminine.

Quant à la palme d'or, elle a échu à « The Square » de Ruben Östlund, comédie sur le monde de l'art contemporain. Le film décrit la manière dont un directeur de musée d'art moderne voit progressivement son univers se désintégrer par l'arrivée d'une personne extérieure dont il avait sous-estimé le pouvoir de nuisance.

Pourquoi avoir choisi ce film un peu réac d'un réalisateur suédois spécialisé dans la dénonciation de la bonne conscience scandinave ? À bien y réfléchir, ce choix pourrait être la conséquence de ce qui s'est produit l'an passé. En 2016, la comédie « Toni Erdmann » de l'allemande Maren Ade avait séduit une grande partie du public mais pas le jury. Il l'avait oubliée au moment du palmarès. Almodóvar a t-il voulu marquer son passage en récompensant une comédie, genre que le Festival de Cannes évite en général de distinguer ?

Le Palmarès du soixante dixième Festival de Cannes

(http://www.festival-cannes.com/fr/infos-communiques/communique/articles/tout-le-palmares-du-70e-festival-de-cannes)

Palme d'or : The Square de Ruben Östlund

Prix du 70e Anniversaire : Nicole Kidman

Grand Prix : 120 battements par minute de de Robin Campillo

Prix de la mise en scène : Les Proies de Sofia Coppola

Prix du scénario (Ex-aequo)  : Yórgos Lánthimos, Efthimis Filippou  pour Mise à mort du cerf sacré

Prix du scénario (Ex-aequo)  : Lynne Ramsay pour « You Were Never Really Here »

Prix du jury : Faute d'Amour de Andrey Zvyagintsev

Prix d'interprétation féminine  : Diane Kruger pour « In the fade » de Fatih Akin

Prix d'interprétation masculine  : Joaquin Phoenix dans « You Were Never Really Here » de Lynne Ramsay

Dates de sortie des films cités :

« Les Proies » de Sofia Copola : 23 août 2017

« Le musée des merveilles » de Tod Haynes : 15 novembre 2017

« Vers la lumière » de Naomi Kawase : 10 janvier 2018

« Rodin » de Jacques Doillon : depuis le 24 mai 2017

« Happy End » de Michael Haneke : 18 octobre 2017

« Cent vingt battements par minute » de Robin Campillo : 23 août 2017

« You Were Never Really Here » de Lynne Ramsay : non communiquée

« In the fade » de Fatih Akin : non communiquée

« The Square » de Ruben Östlund : 18 octobre 2017