CARMEN de BIZET

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Après sa création en mars à l’Opéra de Nice, Carmen, le chef d’oeuvre de Georges Bizet, a été présenté dès les premiers jours d’avril dans la mise en scène de Daniel Benoin, à Anthéa, le théâtre d’Antibes dont il est le directeur.

 

 

Spectacle

Cette histoire d’amour et de mort est l’opéra le plus joué au monde, revanche sur l’injuste fiasco connu à sa création en 1875. Le public fut choqué par ce fait-divers où l’honneur d’un militaire était sali par une dévergondée aux moeurs trop libres. On dit parfois que cet échec est responsable de la mort de Bizet, à l’âge 36 ans.

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Daniel Benoin propose un « Carmen » rajeuni. L’histoire est transposée au début de la guerre d’Espagne, en juillet 1936, alors que s’affrontent nationalistes et républicains. L’opéra de Bizet est si souvent affadi par des espagnolades de pacotille qu’on apprécie cette proposition qui agit comme un bain de jouvence, redonnant à l’oeuvre sa juste charge de brio et de gravité, de verve et de profondeur. Carmen et son histoire tragique sont à la fois modernes et intemporelles : on se laisse emporter par ce drame de l’amour destructeur qui peut s’adapter au cadre de toute époque. Le choix de la guerre d’Espagne correspond parfaitement, puisque Carmen vient d’une période chaotique, marquée par l’injustice sociale et la répression politique. Elle méprise les valeurs morales traditionnelles et se sert de ses amants. Elle aime Don José parce qu’il est dangereux et qu’elle aime le danger depuis qu’elle sait, grâce aux cartes, qu’il va la tuer. Elle est révolutionnaire pour son compte et, prônant la liberté individuelle, elle refuse toute loi.

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Durant l’ouverture d’une exceptionnelle énergie musicale, défilent de superbes images de corridas d’une vidéo réalisée par Paulo Correia et Alain Bérard. Après l’entracte, ce seront – sans musique - des images de processions de la Semaine Sainte à Séville. Le rideau se lève, non pas sur le décor d’une manufacture de tabac, mais sur un entassement de sacs pour faire rempart à l’ennemi. Les quatre décors de Jean-Pierre Laporte sont magnifiques, particulièrement celui du 3ème acte où, dans un paysage de nature dans les marais, les contrebandiers, devenus des républicains, font du trafic d’armes.

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Allumeuse de tempérament, Carmen séduit son entourage dès son apparition. Don José se met en danger pour elle. Chargé de la surveiller, il est aussitôt troublé par cette femme fascinante, au point d’oublier Micaëla (Nathalie Manfrino), sa fiancée symbole de son passé et incarnation d’une pureté de villageoise falote, ce qui est souligné par ses tenues vestimentaires (les costumes, toujours bien appropriés, sont signés Nathalie Bérard-Benoin).

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La mezzo-soprano Aurore Ugolin donne des traits humains à Carmen. Bohémienne ensorceleuse dans le court roman de Mérimée, elle devient pour Bizet une femme rebelle et sensuelle, insaisissable et irréductible. Une vraie Carmen libre ! Sans aucune vulgarité, la cantatrice impose le côté animal et viscéral du personnage. Ca sort des tripes et du coeur. Elle trouve la juste expression de sa féminité, entre sensualité et liberté, pour une Carmen éternelle. Le déhanchement lascif de sa habanera, les agaceries cajoleuses de sa séguedille triomphent du vertueux Don José, éclipsant les personnages autour d’eux.

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Tantôt amoureux, tantôt pétaradant, le duo final est réglé comme une mise à mort de corrida lorsque Don José poignarde Carmen. « Vous pouvez m’arrêter, c’est moi qui l’ai tuée », sanglote le désespéré, effondré sur le corps de sa victime, tandis que la musique de Bizet innocente le meurtrier de son crime passionnel et que la foule (les choristes) fête les exploits d’Escamillo dans l’arène. Les choeurs d’enfants et d’adultes ont des rôles importants en intervenant pour tracer le destin de Carmen. Aujourd’hui on demande à chacun, non seulement une qualité de voix, mais aussi d’interprétation dans une mise en scène évidemment très théâtrale : Daniel Benoin est un homme de théâtre.

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Le Québécois Luc Robert est parfait en Don José, un macho espagnol, et Jean-Kristof Bouton, dont la voix a un très beau timbre quoique manquant d’ampleur, interprète Escamillo, un bellâtre qui torée en embrasant les sens de Carmen.

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Dirigé par Nicolas Krüger, l’Orchestre Philharmonique de Nice est dans la fosse pour la musique de Bizet, merveilleusement inspirée d’un bout à l’autre. Elle exalte une Espagne fictive, tragique, encore plus colorée et exotique que la vraie. Le compositeur n’a pas cherché à imiter l’Espagne exotique, mais à la rêver dans une atmosphère fantasmée. On retrouve toujours avec plaisir les airs qui sont devenus des tubes : « L’amour est enfant de bohême », « Mais si je t’aime, prends garde à toi ! » « La fleur que tu m’avais jetée ».... Les émotions sont fortes et l’action violente. Carmen est l’oeuvre d’un génie !

Caroline Boudet-Lefort