L’ENVOL DES CIGOGNES et LE DERNIER JOUR DU JEUNE De Simon Abkarian

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Au TNN il y a quelque 15 ans, nous avions découvert Simon Abkarian dans Une Bête sur la lune mis en scène par Irina Brook. Son jeu nous avait tellement pris aux tripes que nous avons depuis fidèlement suivi sa trajectoire cinématographique. Avec enthousiasme, nous avons retrouvé l’acteur au TNN où il est venu présenter deux spectacles de la trilogie qu’il a écrite et mise en scène en hommage au courage des femmes. Le premier volet Pénélope ô Pénélope, créé en 2008, faisait référence à l’attente de la femme d’Ulysse, puisqu’il s’agit de « l’obstination d’une épouse à attendre le retour de son mari parti à la guerre » (aujourd’hui le titre amuserait certainement pour une tout autre raison !).

Les décors sur des roulettes ne cessent d’être modifié par les acteurs qui les déplacent suivant une astucieuse chorégraphie au son d’une musique évoquant l’Orient. Le lieu reste indéfini : juste un quartier où les voisins se côtoient quelque part entre Marseille (pour l’accent), le Liban (pour le pays de l’enfance) et l’Arménie (pour les origines).

Créé en 2013, Le Dernier jour du jeûne commence dans une cuisine où le frigo trône au fond de la scène, alors qu’autour d’une table circulent six femmes de différentes générations. A l’approche d’un conflit, elles apprennent à vivre sans les hommes. La cigarette qu’elles se refilent n’a rien d’un calumet de la paix : ça s’invective, ça se critique, ça échange des points de vue avec rage. Nous assistons aux fureurs et aux lamentations d’une famille à l’hystérie toute méditerranéenne. « Etre avocate ? Non, ce n’est pas pour une femme, son rôle est juste d’être belle ! » Dans ce gynécée bavard, les sœurs ennemies ont un regard totalement opposé concernant la féminité.

Spectacle

Sur ce plateau, figurent alternativement différents lieux d’un même quartier où les voisins vivent et s’entraident dans une société basée sur la solidarité. Tout le monde se connaît et partage le quotidien avec ses joies et ses peines, selon des traditions locales et religieuses où les interdits sont nombreux... La maison tourne autour d’elle-même pour devenir la boucherie. Le boucher (interprété façon Raimu par David Ayala) aime un peu trop sa fille et le spectacle prend l’allure d’une tragédie grecque dans la très puissante dernière scène où a lieu l’inceste. « Papa a cru que maman c’était moi ! » Violence et radicalité traversent chaque histoire personnelle en prise avec un réel collectif. Dans cette pièce chorale, chacun raconte son expérience avec une urgence affolée et parfois avec humour. L’humour permet de supporter l’insupportable.

Dans L’envol des cigognes, troisième spectacle créé en 2017, on entend, dès le lever du rideau, le crépitement des armes au loin. La famille est déchirée par une guerre civile dont elle raconte toutes les horreurs : massacres, viols, peur, vengeances, exécutions, fusillades, enlèvements, mutilations... Simon Abkarian vivait à Beyrouth quand le conflit a éclaté au Liban. Alors âgé de 13 ans, il a été marqué à tout jamais par cette guerre fratricide qui se livrait de quartier à quartier, de rue à rue, de maison à maison, de chambre à chambre, dans un pays effondré par l’abandon de l’Occident qui ne lui a pas tendu la main. Pour Simon Abkarian, le passé étouffe le présent. L’écriture de ce théâtre humaniste aurait-elle fonction d’exorcisme et de salut ?

Abkarian montre la guerre dans sa réalité, tout à tour dérisoire, absurde et tragique avec la puissante ambiguïté de chaque engagement dans le conflit politico-mystique de cette partie du globe aux religions multiples. La guerre sert de révélateur d’un basculement de la raison dans la folie meurtrière. De part et d’autre des rues, les hommes parlent la même langue : on se tue entre voisins, souvent sans vraie haine et chacun est la fois victime et bourreau.

Ce réalisme mélancolique n’a pourtant rien de déprimant et l’injonction de bonheur malgré tout est bien là : ne pas avoir peur de vivre, ne pas avoir peur d’aimer et de repartir – en musique – vers une vie meilleure. L’auteur réinterprète le quotidien en le dynamisant de sa lucidité et en le débordant de vitalité comme dans le cinéma d’Emir Kusturica.

Riches en métaphores imagées, les dialogues ont une poésie très singulière dans cette tragi-comédie méridionale qui oscille entre théâtre grec antique et comédie à la Pagnol. Simon Abkarian signe l’écriture et la mise en scène de cette trilogie dont il est aussi l’interprète avec toute une bande de comédiens plus ou moins célèbres. Parmi eux, citons l’émouvante Ariane Ascaride et Serge Avédikian d’une exubérance irrésistible.

Caroline Boudet-Lefort