NOBODY De Falk Richter

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Héritier de Fassbinder en tant qu’agent provocateur, Falk Richter est un des grands noms de la scène contemporaine allemande. Né en 1969 à Hambourg, il appartient à cette génération marquée par la désillusion politique de l’après 1989. Dans une surprenante mise en scène de Cyril Teste, deux représentations de son texte Nobody ont été données à Anthéa (Théâtre d’Antibes) avant de poursuivre une tournée jusqu’en juin.

 

Le dispositif scénique est fort astucieux et original. Une vitre sépare les comédiens des spectateurs. Derrière cette paroi en verre, un open space de plusieurs bureaux où circule une multitude d’employés filmés en live, tantôt l’un tantôt l’autre, Caméra à l’épaule, deux réalisateurs et un monteur circulent parmi eux pour capter « au plus près » le jeu des acteurs et projeter simultanément leurs images sur un écran au-dessus de la scène. Ainsi le public voit en gros plan le détail d’une des multiples conversations qui s’échangent, tandis que les comédiens interprètent leur rôle sur scène. Les cameramen leur donnent le signal de départ pour chaque séquence qui s’avère d’une implacable mécanique de précision.

Théâtre

Avec cet open space choisi comme lieu privilégié d’observation, Falk Richter aborde un thème contemporain en plongeant le spectateur dans la réalité du monde du travail où la machine à café est le seul horizon récréatif. Pour ces employés qui s’agitent comme des marionnettes manipulées, l’aliénation est si grande et si violente qu’elle en devient indicible. Elle empêche d’identifier la véritable nature des sentiments. Ces anti-héros modernes, absurdes et attachants, doivent composer avec toutes les astreintes économiques et sociales que le libéralisme glisse insidieusement sous leurs pas. Elevés au biberon des jeux virtuels, ils font tout pour sauver leur tête dans ce nouveau schéma d’optimisation économique où le travail est déguisé en « convivialité fédératrice ». Les échanges se font parfois amicaux, mais le plus souvent indifférents, et même persifleurs. L’amitié ne règne pas dans cet univers, elle peut d’ailleurs se refuser. Tout contact doit rester professionnel. Aussi personne ne parle vrai et chacun perd son identité. Il devient un peu tortionnaire de l’autre par sa perversion, sa domination. Pas de violence dans les gestes, mais une ultra violence dans la logique de l’entreprise, celle du système.

Tout est glacial et impersonnel dans cet univers pourtant étouffant. Les collègues s’observent, se supportent et s’insupportent, en se tirant dans les pattes pour se soumettre aux exigences du système. Ces agités du portable (téléphone et ordinateur) portent des costumes toujours impeccables, à l’unisson des bureaux standardisés et impersonnels. Avec les outils de communication actuels, la porosité entre vie privée et vie professionnelle devient nulle. Dans Nobody, il n’est question que de contrat, de concept, de structure, de licenciement, de rendement, de restructuration, d’impressionner le client, d’avion, de réunions, décisions, solutions, performance insuffisante... Plus vite, plus vite ! Ca se meeting, ça se télébanking, ça se consulting !

Avec ce qu’elle a d’ironique et de dérangeant, l’écriture acide de Falk Richter se prête naturellement à l’adaptation cinématographique pour faire le constat de cette réalité sociale et sa dénonciation. L’humour se mêle à la gravité. Cette performance qui allie cinéma et théâtre est impeccablement chronométrée, car tout est filmé (tourné et monté) en temps réel.

Jean Personne, c’est-à-dire Nobody (le nom est pertinent) est un de ces cyniques consultants. Le public suit ses pensées par une voix off : il prend conscience qu’un licenciement n’est pas que chiffres de productivité et courbes de rendement, mais que cela touche des humains. Pourtant, il devient comme les autres et se soumet, sans état d’âme, à la violence du système d’évaluation en sacrifiant ses collègues. Chargé de dégraisser, il pousse les gens à démissionner. On comprend la « croissance du burn out ».

L’objectif de la caméra s’attarde sur un visage ou un geste qui détonne, sur une démarche particulière ou un regard perturbant de ces hommes et de ces femmes barricadés dans leur solitude, même lors d’une fête qui se voudrait joyeuse. Bravo au Collectif d’acteurs « La Carte Blanche » de Montpellier pour ce spectacle qui nous a fascinés et passionnés !

Caroline Boudet-Lefort