LE BARBIER DE SEVILLE de ROSSINI

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Quand le spectateur pénètre dans la salle, le rideau est levé. Sur scène, grimpé sur un échafaudage, un peintre badigeonne ce qu’on suppose être un décor de théâtre. Peu à peu, des personnages de tous styles circulent, se croisent, se parlent, se congratulent.... Ils portent divers costumes de comédiens (gladiateur romain, robe de soirée, et autres) ou des tenues de techniciens à casquette. Tous s’agitent à qui mieux-mieux durant l’arrivée des spectateurs qui prennent place.

 

 

Opéra

Tandis que jaillit la musique de l’ouverture du Barbier de Séville de Rossini, le rideau descend, avant de remonter sur des décors qui ne couvrent pas totalement l’espace scénique. Le public comprend alors qu’il est dans un studio de cinéma sur le tournage d’un film : un technicien annonce d’un clap la première scène et le metteur en scène hurle « Action ! »

Une voiture arrive sur le plateau, ainsi que les choristes et les musiciens telle une fanfare. Un personnage passe en scooter, puis un curé à vélo suivi d’un enfant de choeur courant. Nous sommes dans une ruelle d’Italie et pourtant il s’agit bien du Barbier de Séville. Mais qu’importe le lieu !

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Sur le canevas bien connu d’une belle jeune fille convoitée par un galant et par un vieux barbon, une aimable embrouille sera dénouée par un fantasque et rusé Figaro. Rossini a troussé une oeuvre débridée exigeant des acteurs délurés physiquement et vocalement. Ils doivent l’être plus que jamais dans la mise en scène d’Adriano Sinivia qui demande aux interprètes d’ajouter des talents de comédiens à ceux de chanteurs. Tous s’en donnent à coeur joie avec une exaltation enflammée dont la fièvre rugit sous les envolées mélodiques ! Ce ne sont pas des personnages de fiction lyrique, mais des comédiens de chair qui jouent leurs sentiments avec la plus grande sincérité comme le réclame le cinéma. Ainsi se croisent cascades de vocalises et grands moments de délire d’une incroyable cocasserie théâtrale.

Jusqu’à ces dernières années mettre en scène un opéra c’était accepter une règle du jeu qui n’avait rien à voir avec la direction d’acteurs. La norme lyrique était le produit d’un subtil rapport de forces dont le but avoué était de faire vivre un répertoire auprès du public. Aujourd’hui, le modèle du théâtre parlé s’impose à l’opéra. Il reproduit la même direction d’acteurs, malgré la convention de la parole chantée. En fait, avant même que la mise en scène ne s’en mêle, l’opéra était écartelé entre les évolutions parallèles des arts qui le composaient. Le metteur en scène deviendrait-il plus important que le chef d’orchestre et les chanteurs ?

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On pourrait le supposer dans cette production de l’Opéra de Monte-Carlo où les astuces et les trouvailles de la scénographie étouffent presque la partition de Rossini. Heureusement d’un rythme d’enfer, la musique s’impose. Elle est stimulante et empreinte de sens de l’humour, particulièrement à la fin du premier acte où elle est basée sur une chaîne d’idées musicales qui, tout en représentant différents états d’âme, explose dans une confusion créée par plusieurs personnes parlant simultanément.

Dans un désordre volontaire et plutôt séduisant, la mise en scène de ce Barbier de Séville a tout du laboratoire créatif et le résultat de l’expérience est fort séduisant. Elle met l’accent sur la lisibilité du livret et les personnages sont bien caractérisés grâce à une distribution idéale. Dans le rôle de Rosine, Annalisa Stroppa a non seulement une voix superbe, mais elle est fort jolie et sait avoir des jeux de scène malicieux. Elle n’abandonne jamais le comique, tant dans ses duos avec Figaro qu’avec le Comte d’Almaviva qu’interprète parfaitement le ténor Dmiltry Korchak. Bruno de Simone est un tyrannique Bartolo qui clame « l’air lui-même n’entrera pas par cette porte ». Figaro (Mario Cassi) donne le ton de l’opéra dès son entrée en scène avec « Largo al factorum » et Marco Vinco est un excellent Basilio qui chante avec drôlerie le fameux air de la calomnie (la calomnie est un petit vent léger). Signés Enzo Iorio, les costumes sont de nos jours bien évidemment, avec Rosine en petite robe d’été et pantalon corsaire. L’orchestre est mené avec vivacité par la baguette de Corrado Rovaris.

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Si l’opéra exploite moins les allusions sociopolitiques que la pièce de Beaumarchais, il dresse cependant un portrait vivant et pertinent de personnages et de situations : la hiérarchie sociale, le rapport à l’argent, l’aliénation de la femme victime d’un pouvoir tyrannique et dont le désir n’est pas pris en compte.... Rossini a écrit en une quinzaine de jours seulement Le Barbier de Séville. Comment a-t-il pu créer en si peu de temps l’un des plus grands chefs-d’oeuvre de l’opéra ? Cela reste un mystère ! Sa création, à Rome en 1853, fut ponctuée d’incidents comiques : un chat traversa la scène en miaulant et Basilio chuta dans une trappe d’où il resurgit ensanglanté pour son air de la calomnie, ce qui entraîna des fous rires du public...

A l’Opéra Garnier de Monte-Carlo, l’installation de faux projecteurs sur scène viennent nous rappeler qu’il s’agit du tournage d’un film, et sur un écran défile une route derrière le scooter comme un trucage de cinéma. Et pour finir, durant le repas de fin de tournage où tous sont attablés sur scène, c’est le générique des participants à ce « Barbier » qui se déroule sur un immense écran : nous sommes vraiment comme au cinéma !

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Caroline Boudet-Lefort

Du 23 au 30 mars à l’Opéra Garnier de Monte-Carlo