Propos autour de l’histoire…

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couverture« Le choc des deux Espagne » est un livre de matière pour l’histoire plus qu’un livre d’histoire. Né en 1938, sur la route, pendant la « retirada », l’auteur après un retour en Espagne, à sa majorité revient s’établir en France. Quelques témoignages venus des deux camps lui permettent de comprendre que chacun d’eux a écrit une histoire différente. Il y a surtout les zones de silence. Nous le savions. Déjà André Malraux, à chaud (« L’Espoir » décembre 1937), avait souligné les dérives. Nous savons que les guerres, surtout celles dites paradoxalement « civiles », sont sources d’abominations. Dans la tourmente, quel que soit son camp, l’homme libère plus facilement ses aspects les plus obscurs.

La trame des événements que raconte ce livre sont bien connus. L’auteur, maçon puis chef d’entreprise, passionné par son sujet, a toute sa vie picoré dans les livres, les articles, les dires…réunit la matière de cet écrit. Il critique les idéologies, mais ses commentaires  sont fortement idéologiques : manque le recul d’un appareil critique d’historien. Partie originale de l’ouvrage, les témoignages et les anecdotes sont livrés à l’état brut. La sincérité n’est jamais assurance de vérité, le point de vue détermine et limite l’image. Nous savons ce que valent les témoignages et le travail de l’historien est aussi de décortiquer et confronter les informations dans le vrac de l’enquête. Les spécialistes feront le tri, les autres liront cette rumination comme encore un autre roman d’un regard en plus sur une même histoire encore inachevée.

Certainement, ce type d’ouvrages ne renversera pas la vision des historiens sur le sujet. Il n’est cependant pas négligeable que persiste une édition « marginalisée », qui permette de verser dans des dossiers qui paraissent officiellement plutôt bien construits et semblent achevés, des contributions insolites, ou faites de détails petits grains après petits grains ajoutés qui précisent et complexifient l’image déjà un peu figée d’événements que le temps éloigne.

 

couvertureÀ la fois plus brut et plus objectif, « Fleur de tranchées » est un recueil de lettres sobrement documenté et commenté : Après des études de droit, René Charles Andrieu renonce en 1913 au sursit militaire. Alors qu’il effectue son service commence la guerre qui le maintiendra 6 ans sous l’uniforme. Il va jusqu’en 1919 écrire, à ses parents et à sa sœur, redécouvertes dans une vieille boîte à chaussures, 500 lettres ou cartes que son fils Gilbert publie aujourd’hui. Dans ces messages d’un seul homme s’inscrit le déroulement de la guerre du point de vue du caporal, devenu sergent puis lieutenant, de l’arrière en formation ou en repos, depuis les postes de combat ou depuis les hôpitaux. Ces messages simples, édulcorés pour éviter la censure et ne pas inquiéter, n’en donnent pas moins une image du quotidien, monotone dans ses variations, un vécu au jour le jour avec ses soucis ordinaires. Ici, pas de grandes belles lettres d’écrivain, pas de littérature, pas de déclarations aussi lyriques que convenues. L’homme s’y fait modeste, et le moindre détail y prend plus de force. Ainsi, il annonce fort simplement que le sergent qui l’accompagnait lors de sa dernière permission vient d’être tué. Il n’explicite pas autrement sa peine qu’en disant la difficulté d’avoir la rude tache de l’annoncer aux parents.

Son fils accompagne les lettres de dessins de Jean Berne-Bellecour, l’oncle peintre aux armées, ajoutent quelques courts articles, quelques documents et des cartes du front qui permettent de situer les actions. Nous sommes dans les petits rouages de la grande histoire, là où les larmes et le sang peuvent couler, ou un peu d’amitié ou d’amour permettent de survivre, ou il reste de l’humain lorsque s’avance la broyeuse irréversible du temps.

par Marcel Alocco

« Fleur de tranchées… , 1913-1919, Lettres de guerre » de René Charles Andrieu

et

« Le choc des deux Espagne » de Roberto Bueria Julian (Editions Hugues de Chivré)

www.huguesdechivré.fr