Abraham Poincheval : du monde minéral au monde animal

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Du 3 février au 8 mai 2017, le palais de Tokyo présente une exposition personnelle consacrée à Abraham Poincheval. À cette occasion, l'artiste réalisera deux performances inédites. Du 22 février au 1er mars 2017, pour sa performance Pierre, Abraham Poincheval habitera un rocher pendant une semaine. Il sera ensuite enfermé dans un nid lors de la performance Oeuf, à partir du 29 mars 2017, pour couver 10 œufs de poule entre 21 et 26 jours en les maintenant à 37°.

Malgré un emploi du temps bien rempli par la préparation de ses deux nouvelles performances, Abraham Poincheval a tout de même accepté de répondre à nos questions. L'occasion pour nous de revenir sur ses performances antérieures et de comprendre ce qui le pousse à explorer d'autres temporalités, d'autres modes d'existence.

Entretien

Rémi Baert : En 2001, vous expérimentez avec Laurent Tixador la vie en autarcie durant une semaine sur l'île du Frioul, au large de Marseille (Total Symbiose). Suivront d'autres performances réalisées en binôme, parmi lesquelles L'Inconnu des Grands Horizons (2002) où vous traversez la France, de Nantes à Caen puis de Caen à Metz, en ligne droite à l'aide d'une boussole. Depuis 2009, vous poursuivez votre travail en solo, cela a-t-il eu un impact sur votre démarche et le vécu de vos aventures ?

Abraham Poincheval : Oui bien entendu cette collaboration a eu un impact sur les projets en solitaire qui ont suivi. Je ne peux pas le nier. Ça était un laboratoire enthousiasmant où j'ai pu affiner, préciser, développer des envies, des idées qu'il aurait été sans doute plus difficile de produire à deux . Comme je suis quelqu'un don le rythme se rapproche de celui de l'escargot, il m'a fallu du temps pour arriver aux pièces d'aujourd'hui.

Entretien

Enntretien

Rémi Baert : Vous vous décrivez comme un solitaire. Vous êtes plutôt un solitaire bien entouré dans vos performances. Dans la peau de l'ours était notamment diffusée en direct live sur internet. À l'occasion de La vigie urbaine (2016) à Paris, le public pouvait établir un contact, sinon verbal, au moins visuel et gestuel. Quelle relation entretenez-vous avec le public ? Pensez-vous que cette expérience de la solitude soit possible dans une salle de musée ou au cœur d'une ville ?

Abraham Poincheval : Haha... oui, je suis solitaire mais je pense que la solitude n'est pas le propos qui m'intéresse dans mes projets, c'est plutôt celui de l'Ermite, l'Ermite urbain, celui aussi de l'expérience d'un temps autre... Pour L'ours, j'aimais cette idée que cette pièce voyage, qu'elle puisse être dans le musée comme chez les personnes qui souhaitaient la suivre, qu'elle puisse être visible d'où on le souhaitait. Dans cette pièce, je me considérais d'ailleurs comme un oursonaute, un homme qui voyage dans un ours. Pour la vigie, c'est différent, je reprends la forme du stylite, cette ermite entre ciel et terre. C'est à la fois un moyen de communication, une façon de questionner l'image et une sorte d'unité de mesure pour l'ensemble de mes projets : une sorte de carottage terrestre et atmosphérique qui irait des projets sous terrain jusqu'aux nuages.

Entretien

Rémi Baert : Lors de la performance Dans la peau de l'ours (2014) au Musée de la Chasse et de la Nature à Paris, les visiteurs étaient invités à vous lire des ouvrages sélectionnés par vos soins. Cette interaction avec le public ne vient-elle pas perturber l'expérience méditative ou a contrario la nourrit-elle ?

Abraham Poincheval : Elle la nourrit car elle remplit la panse de l'ourse de toutes ces histoires. Car finalement, que nous reste-t-il de l'ours... c'est beaucoup d'histoires.

Entretien

Rémi Baert : Le voyage ne nécessite pas nécessairement un déplacement physique. Dans votre performance Pierre (2017), vous prendrez place dans une cavité reprenant la forme de votre silhouette creusée dans une pierre de 12 tonnes. Votre corps et vos mouvements se retrouveront ainsi conditionnés par l'espace. Le voyage introspectif et méditatif est-il une manière d'échapper à la claustration physique ? Paradoxalement, les espaces restreints semblent-être chez vous une invitation à un élargissement, une ouverture sur soi.

Abraham Poincheval : Oui, vous devriez essayer, c'est quelque chose d'assez surprenant. Bien entendu, ça ne se fait pas tout seul, ça peut être quelquefois aride voir désertique mais ça vaut le déplacement. Je crois que c'est le critique de cinéma Serge Daney qui avait intitulé une de ses chroniques « l'exercice a été profitable », c'est vraiment ça. Là au moment où je vous parle, je suis en pleine préparation pour cette performance et ce n'est pas tous les jours évidant mais cette idée de s'imaginer comme un voyageur dans une pierre à la vitesse minérale m'enthousiasme.

Rémi Baert : Dans cette mise à l'épreuve de soi, le corps souffre mais l'esprit aussi. Avez-vous déjà eu la sensation d'avoir atteint vos limites et songé à abandonner une performance ? À ce propos, quelle relation établissez-vous entre le corps et l'esprit ? L'un prend-il le dessus sur l'autre ?

Abraham Poincheval : C'est une balance des deux, je dirais plutôt des trois avec l'objet dans lequel vous vous embarquez.

Rémi Baert : Dans ses performances telles que Rythm 10 (1973) et Rythm 0 (1974), Marina Abramovic explore ses limites physiques et mentales, notamment par le biais de la douleur. Est-ce votre expérience en tant qu'assistant de Marina Abramovic qui vous a conduit à mesurer à votre tour l'endurance du corps et de l'esprit ?

Abraham Poincheval : Je ne suis pas du tout dans un rapport à la douleur même si je pense que c'est aussi un territoire intéressant... C'est une autre histoire de la performance... Pour revenir à Marina Abramovic et de mon assistanat, je ne sais pas exactement qu'en penser. C'est une rencontre qui s'est faite à un moment grâce à Dennis Zakaropoulos lorsqu'il était directeur au Centre d'art du Domaine de Kerguehennec. Ça été fort mais je ne saurais dire si c'est là que ça a commencé. Bien entendu rétrospectivement, on peut se dire que ça été important et sans doute ça là était mais je n'arrive pas à me l'expliquer. Peut-être la chance que j'ai eue, c'est de l'avoir rencontré à un moment où elle n'était plus la star qu'elle avait été et pas encore la star qu'elle redeviendrait. C'était peut-être un moment de bricolage et c'était parfait.

Rémi Baert : La dimension spirituelle est omniprésente dans votre travail. Dans la performance Dans la peau de l'ours, vous faites référence au chamanisme et à l'ours en tant qu'animal totémique. L'ours est d'une certaine manière votre lièvre à vous (Joseph Beuys, Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort, 1965). À l'instar de Beuys, vous sentez-vous investi d'une mission : celle de soigner le monde ?

Abraham Poincheval : Waw! Je suis loin d'être un médecin.. J'essaie déjà d'être un artiste ce qui n'est pas évident. Le spirituel de toute façon, pour moi, est partout... À un moment, j'ai rencontré une princesse gnawa et avec son ami on a discuté des rituels des cérémonies. L'un d'eux se passe avec des tissus de couleur. Je crois me souvenir que chaque couleur est le franchissement d'une étape, le seuil d'un monde. Il m'expliquait que pour représenter ces passages, lors des cérémonies, quelquefois, il manquait telle ou telle couleur ou objet alors il récupérait un rideau, un drap, un vêtement de la couleur appropriée et ça faisait l'affaire....

Avec L'ours, il y a un peu de ça peut être d'essayer de produire une expérience de l'ordre du spirituel sans en connaître le rituel. Alors j'invente cet habitacle de l'ours.

Entretien

Abraham Poincheval a réalisé un Avant projet pour marcher sur la canopée nuageuse (2016). À quand Abraham Poincheval dans la peau d'un oiseau ? Après le monde animal et minéral, il reste désormais le monde végétal à explorer...

Rémi Baert


Abraham Poincheval

Exposition du 03 février 2017 au 8 mai 2017

Commissaire : Adélaïde Blanc

Palais de Tokyo

13 Avenue du Président Wilson

75116 Paris

http://www.palaisdetokyo.com/fr