EUGENE ONEGUINE De Tchaïkovski

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En 1878, quand Tchaïkovski a commencé la composition de son opéra – qu’il a appelé « scènes lyriques » -, le roman en vers de Pouchkine, Eugène Onéguine, était déjà un grand classique de la littérature russe. L’Opéra de Nice a proposé cette oeuvre romanesque dans une mise en scène d’Alain Garichot qui a voulu rester fidèle aux indications du compositeur et du poète.

L’histoire conte le destin tragique d’un jeune dandy, Onéguine : il tue en duel son meilleur ami, Lenski, et éprouve trop tard de l’amour pour la timide Tatiana qui a pourtant osé lui révéler ses sentiments passionnés. Hostile à tout engagement – « Le ciel nous envoie l’habitude à la place du bonheur » -, le séduisant jeune homme a rejeté avec cynisme la déclaration d’amour faite par une lettre rédigée en français, langue alors officielle en Russie. Après des années passées à l’étranger, il tombera à son tour amoureux fou de la jeune fille. Mais Tatiana, désormais mariée au Prince Grémine, choisit de rester fidèle à son époux, malgré ses sentiments toujours vivaces et son attirance pour Onéguine.

Opéra

Plusieurs fêtes somptueuses – certaines masquées - se déroulent au cours de cet opéra. Durant l’une d’elles, Lenski, fiancé d’Olga, la soeur de Tatiana, manifeste sa jalousie vis-à-vis de son ami Onéguine et le provoque en duel. Il y trouve la mort, une banalité dans la Russie de l’époque. La romanesque Tatiana, le poète Lenski et le dandy Onéguine, trois idéalistes inadaptés, aspirent secrètement à des félicités supérieures et se tiennent à l’écart des plaisirs triviaux de la collectivité. Ils laisseront le bonheur leur échapper : Lenski par la mort, Tatiana en cédant aux normes sociales, et Onéguine finissant, à cause de sa morgue, dans la solitude et le désespoir.

Signifiant à la fois la nature et la solitude humaine, le décor d’un alignement de troncs d’arbres aurait pu paraître austère, mais ce ne l’est nullement grâce à quelques ajouts selon le lieu de chaque scène et aux magnifiques éclairages de Marc Delamézière. Aussi sobre qu’efficace, cet unique dispositif scénique – signé Elsa Pavanel - évite les cadres champêtres mièvres au premier acte et le conventionnel champ enneigé au deuxième, lors du duel. Créés par Claude Masson, les costumes du XIXe siècle sont parfaits et particulièrement réussis pour les bals.

Si la musique est le langage primordial de l’opéra, ce dernier est aussi du théâtre. La musique ne s’y épanouit dans sa totale amplitude que lorsque les exigences de la dramaturgie sont pleinement réinventées et assumées. La qualité et l’intelligence du travail théâtral revient à Alain Garichot, mais aussi à la distribution vocale. Dans cette production d’Angers-Nantes Opéra, les chanteurs sont jeunes et beaux. Marie-Adeline Henry fait de Tatiana une jeune fille à la fois volontaire et vulnérable, puis une femme dégagée des clichés romantiques habituels et donc digne partenaire d’Onéguine, le baryton moldave Andrei Zhilikhovsky, coutumier de ce rôle qu’il affectionne particulièrement. Leurs duos sont émouvants aussi bien quand Onéguine vient voir Tatiana à la réception de sa lettre pour lui dire qu’il n’a nullement besoin d’amour, que lorsqu’ils se retrouvent dans une fête, des années plus tard, et qu’il a un coup de foudre à son tour.

Opéra

Tchaïkovski déroge aux conventions en ce qui concerne l’attribution des voix. C’est un baryton (Onéguine) qui s’associe à une soprano (Tatiana) et un ténor (Lenski) à une alto (Olga). La basse est traditionnellement dévolue à l’époux vieillissant : Oleg Tsibulko a envoûté le public dans son témoignage d’amour à celle qu’il a épousée. En attribuant les voix du registre aigu à Tatiana et Lenski, le compositeur a-t-il voulu signifier qu’ils appartiennent à une sphère morale plus élevée ?

En plus de leur performance vocale, les chanteurs - et également les choristes - ont l’aisance distanciée de véritables acteurs. Tous magistralement dirigés, ils s’impliquent dans l’action pour mettre en évidence les tourments psychologiques de leur personnage dont ils vivifient la caractérisation. D’une forme libre et déliée, l’harmonie musicale donne une tonalité pathétique et mélancolique qui sied à l’oeuvre de Pouchkine.

A la fin, dans le public les « hourrahs » étaient à la hauteur de ce spectacle totalement parfait : explosifs !

Caroline Boudet-Lefort