KARAMAZOV Adaptation de Jean Bellorini

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Ces temps-ci, le théâtre s’en donne à coeur joie dans les adaptations de films et de romans, offrant ainsi une grande liberté aux metteurs en scène qui ne sont pas obligés de suivre un texte imposé par l’auteur. Ils peuvent prendre le pouvoir de sélectionner les extraits de leur choix et accéder à des sujets et à des personnages rarement représentés au théâtre. Les pièces n’abordent pas les mêmes thèmes et ne s’attaquent pas à même la peau et les nerfs....

 

Les mots, les gestes et surtout l’excès des Karamazov sont bien présents dans l’adaptation qu’a faite Jean Bellorini du chef d’oeuvre de Dostoïevski, programmée par le TNN, pour le plus grand plaisir d’un public emballé, au vu de la salve d’applaudissements à la fin des cinq heures de spectacle.

La scène semble être l’écran panoramique d’une longue datcha avec des cages de verre mobiles où les comédiens sont enfermés comme dans leur propre bulle, tout en se déplaçant grâce à des petits tréteaux glissants sur des rails. L’espace est totalement utilisé avec des scènes en hauteur sur le toit. Tout commence par un meneur de jeu travesti (Camille de la Guillonnère) qui, tel un bateleur de foire, guide le public dans le monde infernal de Dostoïevski où un père odieux et tyrannique s’oppose à ses quatre fils (dont un illégitime) qui iront jusqu’au parricide. « Tuer le père », conceptualisé par Freud sur le plan symbolique, est ici mis en acte.

Spectacle

Ils sont quatorze sur scène, dont un batteur et un pianiste, car la musique tient une bonne place dans le spectacle. La sonorisation excessive renforce la présence des acteurs sans affaiblir leur puissance d’incarnation. Tous sont excellents dans leurs personnages pas toujours sympathiques. Ils électrisent le public sans besoin de le sortir d’une torpeur qu’aurait pu entraîner la longueur de cette pièce. Le père Fiodor (Jacques Hadjaje), avare imbibé de vodka, l’aîné Dimitri (Jean-Christophe Folly) noir en quête de rédemption, Ivan (Geoffroy Rondeau) intransigeant et désespéré, Smerdiakov, le bâtard réduit à être serviteur, Aliocha (François Deblock) pur mystique et doux rêveur imaginant une humanité heureuse. Il reçoit les confessions de ses trois frères et des trois femmes représentant la bourgeoise, la putain et l’adolescente. Il faudrait citer tous les comédiens qui explorent avec une belle énergie des gouffres intimes sans s’abîmer dans la démonstration, mais en s’attelant au drame des pulsions et des frustrations.

Aliocha est au centre, cheveux peroxydés et long vêtement rouge, c’est un personnage christique, possédant une soif désespérée, divine, identitaire. Il se déshabille entièrement au propre et au figuré

En jouant avec l’illusion, le vrai du faux et le faux du vrai, la mise en scène, incandescente et lyrique, devient un deuxième langage qui renforce celui des comédiens sans s’y substituer. Comme la musique, troisième voie présente avec les deux musiciens, plus quelques rengaines dont le surprenant « Tombe la neige » d’Adamo, et le chant émouvant du « vieillard » (applaudi par le public). Des frissons parcourent les spectateurs.

Bellorini parvient à saisir l’ossature de la dramaturgie. Peut-être suit-il de trop près le livre de 1000 pages, mais aurait-il fallu le recomposer ? Livre et pièce triturent le bien et le mal, l’âme et les tourments moraux, le hiatus entre religieux et profane, sainteté et perdition,, et construisent, petit à petit, des monuments de la déréliction d’un lyrisme inouï. Ce brillant metteur en scène sait doser. Il use parfaitement de toutes les ficelles de sa technique artistique et ose des pistes nouvelles en expérimentant des labyrinthes psychologiques peu visités sur scène. Il alterne, avec maestria, scènes chorales et moments intimistes dont jaillit un univers expressionniste, où les corps et les visages se tordent et où la parole s’exaspère, malgré les instants musicaux toujours bienvenus.

Dans son ultime roman, Les Frères Karamazov, Dostoïevski cherche à savoir pourquoi le mal domine nos âmes. Les sentiments noirs de vengeance et de haine qui ont longtemps marinés chez les quatre frères traversent le texte de croyance, de culpabilité, d’aveu, de rédemption... Entre haines familiales et interrogations existentielles, aucun ne rachète l’autre dans cette famille où les âmes sont à l’agonie ou déjà mortes. Les comédiens frémissants et subtils disent de longs monologues tirés du livre, dont celui d’Ivan sur la légende du Grand Inquisiteur condamnant le Christ revenu sur terre pour troubler l’ordre public.

Dans cette descente aux enfers, la durée de certaines scènes ajoute au drame et la mise en scène en farce crépusculaire insiste sur la noirceur de cette Russie du temps des Tsars.

Caroline Boudet-Lefort