ACTING De Xavier Durringer

PDFImprimerEnvoyer

Robert (Niels Arestrup) se présente en pénétrant dans sa cellule de prison où croupissent déjà deux lascars. L’un, Gepetto (Kad Merad), l’accueille avec bonhomie, tandis que Horace, surnommé l’étrangleur de la Canebière (Patrick Bosso), reste totalement silencieux, comme il le fera tout au long de la pièce.

 

Robert est un comédien raté qui a tué – le spectateur le saura plus tard – un producteur qui lui refusait un rôle fait pour lui, estime-t-il. Subjugué par le monde du spectacle, Gepetto lui demande aussitôt des cours pour apprendre à devenir acteur. Ainsi le lieu confiné de la cellule devient-il espace théâtral, tandis que s’amorcent des répétitions d’Hamlet - tout simplement ! Dès lors commence l’affrontement entre deux cultures, l’une évoluée, nourrie de grands dramaturges (Shakespeare, Molière, Tchekhov....), l’autre populaire, faite de « Plus belle la vie » et autres séries télévisées. Tandis que l’un admire Orson Welles et Laurence Olivier, l’autre est groupie de Sylvester Stallone et de Bruce Lee. Chacun parle à son niveau, ce qui provoque des situations comiques entraînant le rire des spectateurs.

« Si tu veux devenir acteur, il va falloir se mettre sérieusement au boulot ! » Robert explique que « les émotions, il faut les ranger dans des petits tiroirs ». Car l’émotion c’est l’affaire du public, pas du comédien qui perdrait tout contrôle de son jeu et de son texte, ou de sa voix pour la Callas. « Qui est la Callas ? », demande l’ignare élève. Heureusement le professeur s’est pris au jeu et plus rien ne l’arrête, donnant l’opportunité de montrer l’importance de la transmission.

Théâtre

L’un, l’acteur, est un meurtrier qui en a pris pour dix-huit ans, l’autre un lamentable expert-comptable devenu petit escroc, « un acteur ou un escroc, c’est pareil ! » Pour être un bon escroc, il ne faut jamais ressembler à un escroc, lui conseille le professeur d’art dramatique qui se prend de plus en plus au sérieux, dissertant sur l’ego des stars ou la cupidité des producteurs. Le texte se complaît dans certaines facilités et lieux communs sur le monde du spectacle, mais le tout passe à merveille grâce au talent des comédiens. Kad Merad fait son numéro de niais inculte, tout en laissant transpercer une touchante humanité. Quant au grand Niels Arestrup, il se donne totalement pour transmettre l’art de la comédie à son compagnon de cellule et il se montre très convaincant quand son ton monte jusqu’à l’exaspération en dénonçant la médiocrité de la télévision ou face à l’inculture de son « élève » travaillé par un douteux désir de devenir comédien. Cependant, Kad Merad, nu sous sa couronne ou drapé dans une cape rouge, en arrive à être un Hamlet proche de la réussite.

On aime ces deux acteurs qui, tout en jouant dans des registres totalement différents, s’assemblent à merveille face à face dans leur espace clos, meublé sommairement de trois lits métalliques superposés et d’un coin toilette à peine dissimulé. Patrick Bosso ajoute, par son mutisme persistant, une dimension supplémentaire (celle du public). Comme on avait osé le supposer, son silence obstiné se brisera pour la toute dernière réplique.

L’aspect farce, très appuyé dans certaines scènes, laisse la pièce perdre une partie de sa subtilité. Mais, avec une invitation à comprendre l’autre et à l’apprécier avec bienveillance dans sa différence, Acting constitue une réconfortante parenthèse d’humanité dans un monde qui en manque cruellement.

Avec un texte, une mise en scène et un décor signés Xavier Durringer, Acting est une coproduction d’ANTHEA, et du Gymnase-des-Bernardines, à Marseille. Programmée à Antibes et avant une grande tournée, la pièce est déjà restée quatre mois à l’affiche aux Bouffes Parisiens, à Paris. Les costumes sont la création de Nathalie Bérard-Benoin et de belles lumières en clair-obscur de Ozario Trotta restituent de manière stylisée l’atmosphère lourde d’une cellule où chaque nuit est marquée par un noir total et l’écran de télévision par des projections vidéo se superposant au décor.

Grâce à la surprenante association de ses deux têtes d’affiche, Durringer réussit franchement son pari pour le plus grand bonheur d’un public qui applaudit à tout rompre, après avoir bien ri!


Caroline Boudet-Lefort