LA FEMME ROMPUE De Simone de Beauvoir

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Le programme du THEATRE DE GRASSE, comme les médias, nous annonçait La Femme Rompue, de Simone de Beauvoir. Or ce n’était pas « La Femme Rompue », mais Monologue une autre nouvelle du même bouquin, écrit en 1968. Très courte cette nouvelle, à peine une trentaine de pages ! Josiane Balasko la dit sur scène, allongée sur un divan orange comme celui d’un psychanalyste, bien qu’elle s’en écarte parfois : elle s’assied, elle se lève...

 

Sans aucune émotion, l’actrice hurle le texte et le clame comme s’il s’agissait de théâtre de boulevard et qu’elle voulait atteindre un public venu voir une comédienne dans son registre comique, et donc prêt à rire. Et il rit ! Il rit du vocabulaire cru et audacieux, des expressions obscènes et triviales, du style violent et surprenant de Simone de Beauvoir, connue davantage pour ses écrits philosophiques.

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Un soir de réveillon de jour de l’an « Quoi ça rime de s’envoyer en l’air à date fixe à heure fixe parce qu’on change de calendrier ? », une femme de 43 ans monologue pour raconter sa solitude, alors qu’autour d’elle, c’est l’agitation de la fête : bruit de pas de danse dans l’appartement du dessus, klaxons et pétards dans la rue, exclamations de joie partout... Elle a divorcé une première fois, son second mari s’est séparé d’elle, elle n’a pas eu la garde de son fils, et sa fille est morte, suicidée à dix-sept ans, ce dont l’entourage la rend responsable, à tort ou à raison. Aux yeux des siens et de son milieu, elle a failli à tout ce pour quoi elle a été éduquée. Dans sa nuit blanche, elle se ronge de culpabilité.

Josiane Balasko s’est offert le pari infernal de dire ce monologue tragique, écrit avec un minimum de ponctuation – oubliée, la virgule ! – ce qui ne facilite pas son élocution. Abrupte dans ce rôle : elle ne laisse passer aucun sentiment. Blessé par des drames familiaux, son personnage parle de la solitude de la femme délaissée, abandonnée, rebut de la société, devenue un « double zéro », comme elle le dit. Mais, même si on ne veut pas d’elle, elle tient quand même à rentrer dans le moule social de la femme mariée, de la mère.

En parlant de son aliénation par la société et son éducation, cette femme enragée remonte le fil de sa vie et revendique son authenticité, « Moi je suis vraie je ne joue pas le jeu j’arrache les masques » sans virgule, comme dans le texte. Elle dit ne pas être hystérique pour ne pas être « tombée à genoux » devant son mari quand il l’a quitté. Cependant son hystérie semble pathologique dans ses souvenirs discontinus de mère dévorante, d’amie envahissante, d’obsédée par le sexe (elle imagine sa mère faisant l’amour avec son ex-mari).

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Le texte grossier, rude, violent, obscène, avec ses multiples insultes, reste moderne et encore d’actualité. L’égalité des sexes n’est toujours pas acquise. Est-ce par militantisme que Josiane Balasko a cherché avec ce monologue à contribuer à changer le regard de la société sur les femmes ? Le style provocateur de Simone de Beauvoir correspond-il encore au goût du jour ?

Actrice populaire comique depuis ses débuts sur scène, en 1971, dans « Quand je serai grande, je serai paranoïaque » puis avec l’équipe du Splendid autour des années 80, avant ses rôles mémorables sur grand écran dans « Le Père Noël est une ordure » et « Gazon maudit », Josiane Balasko - dont on admire l’authenticité – s’est lancée dans son premier rôle tragique de femme fracassée qui hurle sa souffrance. Mais était-ce son désir ou celui d’Hélène Fillières, la metteuse en scène, que le texte soit énoncé sans aucune émotion ? Juste ânonné, clamé... Ou est-ce pour respecter l’absence des virgules ? On s’interroge....

Caroline Boudet-Lefort