Franta, le temps d'une oeuvre à Vence

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A partir du 21 janvier et jusqu'au 21 mai 2017, Franta expose à Vence au château de Villeneuve, fondation Emile Hugues. Et du 25 mars au 21 mai, il investit également la chapelle des Pénitents blancs.

 

Bien qu'il ait exposé sur tous les continents et dans des institutions aussi prestigieuses que le musée Guggenheim et le musée du Bronx à New-York, le musée des beaux-arts de Bochum en Allemagne ou le musée d'art à Nagoya pour donner quelques exemples excentrés, et dans des expositions emblématiques comme "Mythologies quotidiennes II" au Musée d'art moderne de Paris en 1974, je sais que cette exposition à Vence lui tient particulièrement à coeur.

Exposition

Franta a connu l'exil, le déracinement. Né en Tchécoslovaquie, à Trebic, passé par les écoles des beaux-arts de Brno et de Prague, Franta rencontre lors d'un voyage d'études à Pérouse en 1956 une jeune Française d'Alger, Jacqueline Sussan.

Les autorités communistes ne permettant pas à Jacqueline de vivre en Tchécoslovaquie, Franta décide de la rejoindre à Nice. Et en 1958, ils se marient. Le repas de noce a lieu à l’Auberge du Seigneur, place du Frêne, sous les fenêtres du château de Villeneuve. La famille de Jacqueline ayant des attaches à Vence, en 1964 ils viennent s'installer sur les hauteurs de Vence où ils résident toujours cinquante deux ans plus tard.

Rejoindre Jacqueline c'était faire le choix de l'exil. Pendant 17 ans, il ne peut retourner en Tchécoslovaquie. Sa famille fait l'objet de mesures de rétorsion. Il ne reverra pas son père vivant. Et même après avoir acheté le droit d'y retourner, il sera encore pendant de longues années traité comme un paria, "un traître à la classe ouvrière".

Exposition

Ayant pris un aller sans retour, Franta se jette dans la mêlée française. Deux ans après son arrivée, il a une première exposition dans une galerie parisienne. A Nice, au début des années 60, il expose à plusieurs reprises à la Galerie internationale. Tout en étant présent au moment où l'Ecole de Nice commence à s'imposer, il se sent plus proche de quelques amis peintres figuratifs vivant dans la région, Michel Gaudet, Silver, Damiano, Schweizer..., et du sculpteur et céramiste niçois Joseph Lesizza dont il partage l’insatiable curiosité. Ensemble ils visitent les musées et galeries italiennes, ne ratant pas une biennale de Venise, fréquentent à Paris les ateliers de Giacometti et d’Edouard Pignon...

Pris dans la tourmente de l'histoire, il n'a guère le temps ni l’envie de s'appesantir sur les nouvelles approches perceptives du réel. Il a bien d'autres hantises que l'accumulation des choses.

Exposition

Franta a vécu et continue à vivre dans sa chair des déchirements existentiels, des luttes fratricides. Il est né dans une petite ville de Moravie où cohabitaient  depuis des siècles trois communautés : les Tchèques, les Juifs et les Allemands. A la fin de la seconde guerre mondiale, les Allemands avaient exterminé les Juifs et les Tchèques expulsé les Allemands. Ville-mémorial qui a inscrit son quartier juif et sa basilique Saint Procope au patrimoine de l'humanité, Trebic conserve les traces de cette histoire fratricide.

Plus aucun Juif ne vit dans le quartier Zarnosti, "de l'autre côté du pont". De cette communauté, il reste dans le cimetière qui remonte au 15e siècle le silence de 4000 stèles.

Exposition

Les comtes allemands Wallenstein, seigneurs de Trébic, firent restaurer au XVIIIe siècle la magnifique basilique Saint-Procope. Leurs appartements privés, dans les anciens bâtiments conventuels, ont été transformés en musée. Au milieu des dépouilles de leurs vies (vêtements, objets de toilette, pipes, albums de photos de famille), la voix de la dernière Wallenstein, enregistrée au moment du départ, rend encore plus assourdissant le silence de l'exil.

L'avènement du communisme fut une nouvelle source de désillusions pour Franta qui, dans sa prime jeunesse, avait partagé cet idéal politique. Pendant deux ans, entre seize et dix-huit ans, membre des jeunesses communistes, désireux de participer à l'effort de reconstruction du pays, il travaille sur des chantiers volontaires (il passe un mois dans les mines d'Ostrava, pose des rails entre Brno et Ostrava). Cet élan se heurte en 1948 à la dictature qu'instaure le Parti Communiste.

Son père, Milos Mertl, engagé volontaire dans l'armée française en 1940 pour combattre l'hitlérisme, s'était battu sur le front belge et avait connu le camp de rétention de Rivesaltes avant de continuer le combat sous les couleurs britanniques. Il se voit désormais reprocher son engagement militaire à l'Ouest et devient suspect aux yeux du nouveau pouvoir en place.

Artiste engagé, Franta se sent proche de l’esthétique de la figuration critique. Mais il s'est promis en quittant la Tchécoslovaquie de ne jamais rien faire qui lui soit imposé ou dicté. Et c'est depuis son atelier vençois qu'il regarde le monde, l'interroge et l'exprime librement.

Dans les années 60-70, il participe aux débats de la scène artistique parisienne. Critique à l'égard des dictatures communistes, il se sent néanmoins toujours proche de ceux qui, à Nice comme à Paris, partagent cet idéal de fraternité, de vie communautaire.

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Lorsqu’en 1968 les chars russes écrasent toute tentative de libéralisation du régime, les intellectuels, et Franta en fait partie avec ses peintures engagées, entrent en résistance. Pendant la période, de 1968 à 1978, qui mêle hyperréalisme froid, expressionnisme et climat irréel de science-fiction, Franta continue de vivre intensément la double tragédie de la Tchécoslovaquie et de l'exil.

Lors de sa deuxième exposition à la galerie Zunini à Paris en 1970, il rencontre Pierre Gaudibert ; leur amitié durera jusqu’à la disparition du critique. Si l’exposition prévue au musée d’art moderne de la ville de Paris est annulée à la dernière minute en raison du départ précipité de Gaudibert, le critique et conservateur tient à lui organiser coup sur coup une exposition au musée Galliéra à Paris et au musée de Grenoble.

Ce n'est vraiment qu'après 1978, que l'étau de l'histoire tchécoslovaque se desserre définitivement. Et que sa peinture commence à exprimer sa nouvelle nature, son nouveau sentiment de l'existence.

En 1978, Franta peint une « Naissance » et plus précisément un accouchement : l’enfant vient au monde, arraché au ventre de sa mère. Franta a dit à quel point l'exil a été pour lui un arrachement. En 1978, il semble que cet arrachement ne soit plus vécu comme une perte mais comme une deuxième naissance.

Les corps retrouvent forme et désir. La grande série de transition vers un langage vitaliste est précisément une série de magnifiques lavis érotiques qui expriment, comme rarement, la force vitale du désir. La violence qui écrasait l'homme se transmue en une force qui dans le mouvement antagoniste de la vie peut être, tour à tour, déchirement et destruction ou union et genèse.

Exposition

C'est l’Afrique qui va offrir à Franta le décor de fond pour exprimer cette nouvelle nature, comme on l’a écrit « la possibilité d’un nouveau corps », d’une nudité heureuse. Les tableaux africains ont pour titres : rencontre, bavardage, confession, messager, échange, groupe, couple, eden, trêve.

Franta a souvent décrit le choc que fut pour lui la découverte de l'Afrique, l'Afrique heureuse des tribus Masaï au Kenya ou du doux pays dogon, la découverte du désert. L'Afrique que lui fait connaître Jacqueline et qu'ils parcourent ensemble. Car l'Afrique, c'est le continent perdu de Jacqueline née à Alger et condamnée elle aussi à l'exil.

L'Afrique heureuse devient le décor de fond de son nouveau sentiment de l'existence. Les années passées dans le Midi, auprès de Jacqueline, la vie de famille, et pour reprendre ses propres mots « la force de la nature et la qualité de l’homme" à Vence se sont insinué profondément en lui.

Exposition

Franta transpose en Afrique son expérience du bonheur. Lorsqu'on va voir Franta à Vence, il vous parle volontiers de sa dernière virée en vélo dès potron-minet. "C'était magnifique. Il faisait un temps superbe. Il n'y avait pas de voitures." Certes mais encore. C'est en visionnant un documentaire que lui a consacré la télévision tchèque que j'ai compris l'intensité de ce que ressent Franta dans ces moments-là. On le voit pédaler avec énergie, au coeur du peloton, sur les routes vertigineuses de l'arrière-pays. Et l'on ressent son bonheur physique à faire corps avec les autres au sein d'une nature magnifique. Ce dont nous parle précisément ses impressions d'Afrique.

Exposition

Pour rendre compte de cette polyphonie d’émotions, sa technique a évolué : l'usage de l'encre de Chine s'impose à lui. Puis le séchage rapide de l'acrylique lui permet une construction beaucoup plus spontanée. Le "sang de la peinture" circule sur la toile abolissant désormais les limites du trait et de la couleur. Tout vit et palpite, même le plus sec, le plus mort (crânes, dunes de sable et charniers). La matière est traversée de flux.

Et chaque jour s’affine davantage, dans sa peinture et sa sculpture, l'équilibre entre force et délicatesse.

Agnès de Maistre