MARIE-ROSE LORTET, artiste.

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Depuis des décennies un vaste territoire de l’art échappe aux définitions artisanales qui limitaient les pratiques en disciplines, Peintures, Sculptures, etc… Ainsi, au vingtième siècle les Pop’Artistes, les Nouveaux-Réalistes, et tout l’espace sans frontière de ce qu’à défaut de mieux on a tenté d’enfermer dans la notion d’Art Brut, ont fait éclater les limites au-delà des règles des métiers.

 

Ce n’est pas la matière support qui définit l’œuvre, mais la forme donnée. Mes amis Max Charvolen ou Martin Miguel sont-ils peintres, sculpteurs ou — voyons plus loin, dans leurs rapports au bâti — architectes ? Depuis longtemps les peintres ont peint sur toile, et cependant on ne dit pas que Cézanne ou Picasso pratiquaient l’art textile. Ce que produit Marie-Rose Lortet est art textile si vous considérez que les qualités textiles structurent son travail, mais les couleurs ou les formes dépassent les données brutes du matériau : s’il est possible de parler d’Art Brut, ce n’est pas sans ironie si l’on considère la délicatesse et la fragilité de ses œuvres.

Le Musée Sabourdy présente une rétrospective Marie-Rose Lortet. Pour montrer l’essentiel : des œuvres, une démarche, une artiste. Commissaire de l’exposition, Stéphanie Birembaut, retrace et commente ici cet itinéraire. (et merci à Pierre Bérenger et à Clovis Prévost pour leurs bonnes photos)

(Marcel Alocco)

 

Artiste

Marie-Rose LORTET

De janvier à juin 2017, les Musée et Jardins Cécile Sabourdy consacrent une importante rétrospective à Marie-Rose LORTET, figure Singulière de l’art textile contemporain. Hôte régulière de la Collection de l’Art Brut à Lausanne, de la Fabuloserie à Dicy, après un passage remarqué à la Halle Saint-Pierre et au Musée des Arts Singuliers de Laval, Marie-Rose LORtet installe à Vicq-sur-Breuilh ses transparences textiles : au cœur du Presbytère du 17e siècle, elle occupera l’espace du sol au plafond.

Les constructions de fils réalisées par Marie-Rose LORTET promènent leurs silhouettes tricotées, tissées ou tressées, à travers les plus grandes collections d’Art hors-les- normes et de création textile.

Depuis la fin des années 60, leur présence multicolore ou d’un blanc angélique, se fait remarquer au gré des expositions dédiées à l’Art du fil comme aux pratiques Inclassables organisées par les institutions spécialisées de l’Europe entière jusqu’au Japon et aux Etats-Unis.

Marie-Rose LORTET, incontestablement discrète, est incontournable.

Une poésie, étrange et franche, perle à la surface de ses travaux cousus de mailles serrées ou vaporeuses, enchevêtrées ou ajourées. Cette poésie gagne jusqu’aux titres qui accompagnent les œuvres et les nomment : « Veste-cage », « J’en parle à ma fenêtre », « Habit de ville pour souris des champs », « Les immeubles en fuite», « Habit de crise dit ’Les manches ballons’ », « Histoire racontée après un rêve encore un peu frais », « Quand le toit de la maison se fâche ! ».

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Le déploiement continu de ses Architectures de fil et de ses Territoires de laine offre à ceux qui se laissent enchanter une halte opportune où reposer les yeux repus de leçons imposées, de mots sonores et d’images trop fabriquées pour être honnêtes.

A l’heure où l’on semble tenter sans cesse de ré-enchanter le monde, Marie-Rose LORTET entretient avec constance la fabrique à merveilles qu’elle a fondée en 1969, âgée d’à peine plus de vingt ans. Ses premières créations originales, Jean Dubuffet les remarque et les adopte aussitôt au sein de sa Collection Neuve Invention, qui réunit les inclassables parmi les Inclassables : ni Bruts, ni marginaux, juste absolument libres, instinctifs et uniques en leur genre.

Sans qu’aucun impératif extérieur ne la bouscule, Marie-Rose LORTET nous ouvre les portes d’un univers enveloppant doux et piquant à la fois, acidulé comme un bonbon dont le goût reste longtemps en bouche, intelligent comme tous les mystères qui éveillent notre curiosité et nous font réfléchir, sans avoir l’air d’y toucher...

Entre l’enfance et la maturité, entre le conte et la contemplation, on hésite à déclarer Marie-Rose LORTET surréaliste ou simplement fantaisiste. Voilà une artiste féminine, qui pique sans jamais blesser, qui égratigne le Sérieux et le Morose avec des griffes de coton.

Un Art « Brut », vraiment ?

« Je ne tricote pas » Marie-Rose LORTET

« Je ne tricote pas, je raconte seulement avec des brins de fil et de laine. » C’est ainsi que Marie-Rose LORTET décrit avec simplicité son travail.

Née à Strasbourg en juillet 1945, Marie-Rose LORTET compte parmi ses ancêtres alsaciens des tisserands de lin. Enfant, ses grands-mères lui apprennent à tricoter, à couper et à coudre. Au-delà des vêtements que dès ses huit ans, elle sait déjà confectionner, elle fabrique aussi des objets avec des matériaux hétéroclites qu’elle récupère autour d’elle.

Cette passion pour le bricolage et le réemploi ne se démentiront jamais.

A vingt ans, ses premières créations artistiques seront des tissus composites, justement faits d’étoffes récupérées et assemblées, qu’elle remplacera peu à peu par des morceaux de tricot qu’elle réalise cette-fois elle-même. Pour Marie-Rose, « tout ce qui ressemble à une fibre est susceptible d’être tricoté. Le champ des expérimentations est infini : épluchures de rhubarbe ou d’asperge, feuille de vigne roulée, fils de cuivre téléphonique, papier chocolat plié...».

Si ses matières de prédilection sont les laines, le coton et la soie, elle a recours à une multiplicité de fils en tous genres pour réaliser des tableaux textiles, où les variations de points, de textures, de tension ou de relâchement des rangs se substituent aux tracés et aux effets de matière propres à la peinture.

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Tricoteuse, fileuse et un peu magicienne : elle réinvente la technique-tricot et la matière-textile.

« Le tricot permet à la pensée et à l'imagination de prendre le temps de voyager et de créer des images... » C’est en voyant sa mère et sa grand-mère tricoter devant elle que l’envie créatrice de Marie-Rose est née, tout naturellement.

En guise d’outil artistique, elle a donc volontairement choisi le tricot : elle noue et tresse les fils pour « transcender cette activité féminine » longtemps déconsidérée en lui donnant une signification et une force nouvelles. Indocile en douceur, elle engage une lutte paisible et de longue durée avec le conformisme et le préjugé.

Ses territoires et ses Architectures s’inscrivent dans le sillage de l’Art Brut, par leur refus viscéral d’une esthétique académique et leur continuité sereine au fil de quarante années de pratique. L’énergie intérieure qui émane de ses œuvres ne doit rien aux dogmes, aux théories ou aux modes passagères.

Son travail va très tôt être remarqué par Jean DUBUFFET, qui la conforte dans sa démarche artistique. Il lui écrit alors qu’elle a 24 ans et la reconnait pour ce qu’elle est : une artiste Singulière, à l’imagination instinctive, féconde et originale. Ses créations rejoignent la Collection de l’Art Brut à Lausanne, et Michel THEVOZ, premier Directeur du Musée initié par DUBUFFET, la remercie « d’avoir donné à la Neuve Invention son étendard ».

TRICOTER, UNE PRATIQUE EN ATTENTE DE LIBERATION

Il est depuis longtemps assez ordinaire d’amalgamer tous les travaux d’aiguille en un ensemble de techniques et de formes empreintes de traditions, que l’on croit raidies par les habitudes et les conventions. Elles sont en réalité en attente de libération.

Pour preuve, l’Art textile du 20ème siècle et ses expérimentations de toutes sortes, notamment le renouveau de la tapisserie incarnée par les ateliers d’Aubusson. Marie-Rose LORTET s’est attachée à affranchir les mailles dès ses débuts, avec constance, douée d’une inspiration sans cesse renouvelée par son inventivité technique et formelle.

DU MASQUE-PAYSAGE AU TERRITOIRE DE LAINE

Marie-Rose commence par tricoter des masques qui oscillent entre portrait et paysage, qui montrent à la fois le dedans et le dehors : sur les traits du visage s’impriment les lignes d’un paysage vu, mémorisé ou simplement imaginé. Comme ces reflets du monde qui se posent parfois sur notre pupille, devenue une imperceptible fenêtre déformante.

Marie-Rose se saisit de la métaphore de la « fenêtre de l’âme », tricotant des huisseries aux volets grands ouverts qui lèvent le rideau sur des personnages et leur environnement de laine douce, en lieu et place des vitres attendues.

Puis, les combinaisons tricotées grandissent, s’étendent, se compliquent au point de devenir des tentures, en « toile d’araignée déboussolée ». Réalisées au point mousse, parfois à l’aide d’épingles minuscules : ce sont les Territoires de laine denses et fournis, qui cartographient avec une précision médiévale le labyrinthe des envies multicolores de l’artiste, les demi-tours et jaillissements de ses penchants personnels.

De doux reliefs ondulés évoluent en trois dimensions, avec la sensualité du tricot. Les Territoires de Marie-Rose, en expansion, optent pour un glissement tectonique qui bouscule les plaines, provoque la formation de poches et de failles, de plissements et de renflements : collines mais jamais montagnes. Pourtant, les hauteurs aussi l’attirent.

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LES ARCHITECTURES DE FIL

Elle invente alors une dentelle arachnéenne de fils solidifiés au sucre puis à la résine, récupère des morceaux de dentelle véritable qu’elle enchâsse dans ses travaux, pour donner corps aux Architectures de Fil : structures complexes occupant l’espace par leur transparence, sources d’un théâtre d’ombres aux inextricables variations.

Rigides pour être stables, sans perdre pour autant leur souplesse et leur finesse, elles ressemblent à des maisons qui « attrapent les rêves et les gardent un peu ». Leur enveloppe diaphane, composée d’une myriade d’entrelacs labyrinthiques, forme un filet paradoxal : il libère immédiatement les pensées qui s’y sont prises, ce sont elles qui choisissent souvent d’y rester.

L’attention que Marie-Rose LORTET porte aux effets changeant de la lumière et son sens du vide placent ses créations à la lisière du volume et du mouvement. Oscillant entre absence et présence, les Architectures de fil font de l’artiste un « sculpteur » à part.

Stéphanie Birembaut

Directrice des Musées et Jardins Cécile Sabourdy