La collection Jean-Claude Volot à l'abbaye d'Auberive : de l'expressionnisme figuratif à l'art singulier

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Yuyo Noé est un peintre argentin, théoricien et critique d'art pour qui j'ai une affection et une admiration sans limite. Autant dire que ses jugements comptent beaucoup. Lorsqu'il est à Paris, je saute dans l'avion pour le rejoindre, trop heureuse de humer le même air que lui, de profiter de sa réflexion sur les événements, de son regard sur l'art.

 

"Yuyo, il y a une exposition de cet artiste contemporain..."

"C'est un Français ?"

"Oui"

"Noooon", dit avec une moue dépréciatrice qui me crucifie, "je préfère voir…"

Rebeyrolle

Yuyo qui s'intéresse à tout à Buenos-Aires ne visite jamais les galeries à Paris, se réservant pour les grands expositions historiques. Comme si l'art en France ne relevait plus que du passé.

Je sais, ce qui me console un peu, qu'il y a là de l'orgueil blessé. Invité, lors de son exil forcé à Paris de 1976 à 1986, à faire la queue comme tout le monde, il a décidé d'ignorer ce milieu de l'art qui l'avait ignoré.

Mais l'ennui c'est que son désintérêt pour l'art contemporain français est largement partagé à Buenos-Aires où français est synonyme de fadeur, de jeu cérébral à vide, d'ennui assuré. J'ai tenté quelques fois une contre-offensive en brandissant notamment la carte bien charnelle de Rebeyrolle.

Depuis deux-trois ans, Yuyo fait une exception. Il a découvert la Halle Saint Pierre au pied de la butte Montmartre : "l'art singulier, ça m'intéresse." Ah quand même.

Cet été, nous avons visité l'exposition "l'esprit singulier, fonds de l'abbaye d'Auberive" consacrée à la collection privée de Jean-Claude Volot. En sortant le verdict est tombé : "C'est bien". "C'est intéressant ce rapprochement de l'expressionnisme et de l'art singulier". Il y avait dans la voix de Yuyo une nuance d'étonnement. Dans cette morne plaine, il se passait donc beaucoup de choses, comme dans un pli chaud et secret de la réalité.

Rebeyrolle

J'aurai embrassé ce monsieur Volot qui redorait d'un coup le blason de l'art français. Merci, merci.

Cette collection est profondément ancrée dans un territoire. Les artistes qui n'ont pas de lieu physique avec la France doivent se compter sur les doigts d'une main. Et en même temps les parcours sont d'une extraordinaire diversité. Des autodidactes qui n'ont jamais quitté leur village côtoient des artistes venus du monde entier. Rarement tout à fait bruts, même s'ils ont fait parfois des passages par les hôpitaux psychiatriques, souvent autodidactes et passionnés de culture ou encore sortis des meilleures écoles d'art avec parfois deux, trois formations différentes.

Abaye

Cette collection a été commencée, nous dit-on, il y a quarante ans. Ce qui nous ramène au milieu des années 70. Au plus fort de l'offensive américaine relayée par de grandes galeries parisiennes (Lambert, Templon) et par la revue "Art press", au moment même où les artistes français, pour avoir une chance d'être reconnus, se sont lancés dans le conceptuel et le minimal.

Mais pas tous loin de là et c'est l'intérêt de cette collection que de nous montrer qu'un sang chaud et souvent rageur n'a jamais cessé d'irriguer l'art français.

Ces expressions authentiques touchent de nombreux amateurs. Ces artistes disposent d'un réseau de galeries, de lieux d'exposition et de revues comme "Artension", "l'Oeuf sauvage". En marge du marché de l'art, ayant des prix qui répondent à la demande et non à la spéculation, ils vendent souvent bien leur travail, à bas bruit, en dehors du circuit de la commande publique.

Evénement

La collection de Jean-Claude Volot est passionnante parce qu'elle possède une force génésique. Elle embrasse progressivement, au fil du temps, plusieurs générations en tirant trois fils : l'expressionnisme, le fantastique et l'insolite. Sa collection, nous dit-il, est construite sur la constante de l'humain, essentiellement basée sur l'émotionnel.

Emotions négatives, précisons-le tout de suite, angoisses, terreurs, souffrances mais traitées la plupart du temps avec une vigueur et une rage salutaires. La violence du destin et la force de la volonté. Volot aime les oeuvres de haute intensité.

Il part de l'expressionnisme figuratif de Cobra (Appel, Lingström, Doucet) et de la nouvelle figuration des années 60 (Dado, Velickovic, Rebeyrolle, Saura, Rustin, Marcel Pouget, Maryan, Macréau, Roger-Edgar Gillet) et du surréalisme (Bellmer et Pierre Molinier).

Nitkowski

A partir du milieu des années 60, l'art français a connu une ère de glaciation, de dépersonnalisation. C'est donc dans les marges de l'histoire que Volot va trouver ensuite humain et émotion. Il collectionne les expressionnistes Music, Lydie Arickx, Fabian Cerredo, Roger Decaux, Francis Marshall, Eugène Leroy, Stani Nitkowski, Ghislaine, Emmanuelle Renard…, des représentants de la figuration libre des années 80 (Di Rosa, Combas).

A l'exception de Witkin, c'est dans l'art singulier et dans le dessin d'illustration qu'il a retrouvé la veine fantastique du surréalisme avec entre autres Gilles Manero, Paul Rumsey, Guillaume Dégé, Victor Soren, Willy Bihoreau, Gilbert Pastor.

Nitkowski

Il se passionne pour l'art singulier qui brouille les catégories artistiques. Des artistes hors-normes mais cultivés : Chaissac, Boudeau, Pierre Bettencourt, Philippe Dereux, Marie Morel, Boix-Vives Anselme, Nadau, Pierre Amourette, Philippe Aïni, Angel Valdes, Roland Vantusso, Ronan-Jim Sevellec, Louis Pons, Fred Deux, Georges Bru, Murielle Belin, Cadiou, Marc Petit, Andrée et Jean Moiziard…

Avec ses 2500 pièces, c'est une des plus grandes collections privées d'art expressionniste figuratif et d'art singulier de France. Pour l'abriter, Volot a acquis et ouvert au public l'abbaye cistercienne d'Auberive sur le plateau de Langres. A défaut d'exposition permanente, l'abbaye consacre chaque été, de juin à septembre, une exposition temporaire à une thématique ou à des artistes de la collection.

Dereux

Voilà qui renforce le maillage des lieux consacrés à l'art brut, naïf, singulier, cru, buissonnier…, avec la collection de l'Aracine de Madeleine Lommel, donnée au Musée de Villeneuve d'Ascq, la Fabuloserie d'Alain Bourbonnais à Dicy dans l'Yonne, deux collections qui ont voulu continuer sur le sol français l'aventure de la collection d'art brut de Dubuffet partie à Lausanne en 1971, avec le site de la création franche à Bègles ou la Coopérative qui accueille la collection de la galeriste Cérès Franco à Montolieu près de Carcassonne pour ne citer que quelques exemples.

Et comme toujours nous ne sommes pas mal lotis sur la Côte avec la galerie Chave à Vence, le musée d'Art naïf à Nice, l'exposition annuelle d'art singulier organisée par Gérard Ellena à Falicon et "Hors Champ", le festival annuel de documentaires sur des artistes singuliers qui a lieu en juin au MAMAC à Nice.

Dereux

Il y a dans la collection Volot un véritable travail de légitimation, une contre-proposition publique très intéressante car elle inscrit l'expressionnisme figuratif et l'art singulier contemporains dans une perspective historique.

Agnès de Maistre