DANSE A MONACO 2016

PDFImprimerEnvoyer

Chaque année en décembre, Monaco Dance Forum présente une programmation de danse contemporaine et propose aux spectateurs de merveilleux moments. La sélection de 2016 s’est ouvert avec le Ballet National de Marseille dans une chorégraphie d’Emio Greco et Pieter C. Scholten, intitulée Extremalism, croisement entre « extrême » et « minimalisme ».

 

 

Danse

Derrière un rideau de voile, on devine des corps qui circulent. Il faut un coup de tonnerre pour que le rideau se lève sur des corps presque nus, coiffés de façon archaïque et faisant des gestes minimes avec leurs mains sur une musique ténue à peine audible. Jusqu’à un coup de gong. Dès lors, l’urgence du geste le dispute à la limpidité dans l’espace avec des mouvements de corps qui ondulent sans musique. Seul s’entend l’intense silence du public.

Au-dessus des danseurs, pour unique décor, un cercle lumineux fait d’anneaux dont la symbolique nous interroge. Il descend lentement, sur fond sonore lancinant, jusqu’à se mettre à la verticale. Tous les danseurs, hommes et femmes, sont vêtus de longues robes d’un vert indéfinissable et entourent un immense danseur en noir. Qui est-il ? Un sorcier, un mage, un chaman ? La musique énigmatique accentue l’atmosphère mystérieuse et insolite, tandis que les corps désarticulés tombent dans des gestes décalés. Et soudain, les voilà tous vêtus de robes couleur chair, tapant dans leurs mains, tandis que le son de la musique augmente sournoisement, avant de s’arrêter brusquement.

Danse

C’est l’aspect intime, identitaire et philosophique de l’homme qu’imaginent les deux chorégraphes. Ils entendent plonger dans les couches profondes de l’être et de toute l’obstination de la vie à laquelle ils donnent corps sans sombrer dans l’illustration. Portés par une danse solide, ils malaxent des émotions extrêmes et leurs donnent formes avec des mouvements inspirés de réactions en chaîne, l’un commence en premier, un autre le suit, et cela continue jusqu’au dernier dans une vitesse chronométrée impeccablement, comme un jeu de quilles s’écroulant une à une. La musique est anxiogène et pleine de suspense : elle s’arrête brutalement parfois sur un bruyant coup de gong. Peut-être est-ce le big-bang qui précède la genèse.

Confrontés à un grand groupe d’interprètes qui restent sur le plateau, les deux chorégraphes entendent faire surgir des créatures jamais vues dans des explosions de formes inédites. Plongé dans un bain d’images, le public tente de dénouer les fils complexes que rassemble cette danse singulière : sans doute le projet le plus abouti, jusqu’à aujourd’hui, d’Emio Greco et Pieter C. Scholten.

Danse

Fixée en Belgique et initiée par Gabriela Carrizo et Franck Chartier, la Compagnie Peeping Tom trace une voie bien à elle, celle de Théâtre-Danse qui imprime le plateau de gestes profonds et insolites parmi un chaos de meubles et d’objets insolites. Moeder (mère) est le deuxième volet d’une trilogie sur les membres de la famille qui a débuté avec Vater (père) et se terminera avec Kinderen (enfants).

Moeder nous permet d’éprouver l’épaisseur du temps, passé et à venir, dans un huis clos de situations familiales qui a l’apparence d’un musée. Sans doute celui de la mémoire encombrée de souvenirs parfois poussiéreux. L’un des personnages fait voler la poussière dès qu’il souffle sur les portraits de famille, pas forcément ceux des aïeux, mais plutôt ceux du père et de la mère qui encombrent l’inconscient de chacun. Une mémoire où s’accumulent, sans chronologie et en désordre, des souvenirs dérisoires ou essentiels.

Danse

Cette mémoire, les chorégraphes la transcendent d’un humour décapant avec des personnages aussi improbables que déjantés. Tous déboulent en costumes rétro indéfinis et cherchent à faire rire de leurs fêlures. Les voir exécuter cabrioles et pas de danse a de quoi surprendre. Alors que tout est mort et figé comme dans tout musée, cependant un tableau saigne, les battements d’un coeur et les contractions d’un accouchement rythment des danses. La vie et la mort se croisent et sont présentées comme des oeuvres d’art, passant d’une mise en bière à un enfantement.

Danse

L’initiative ne manque pas d’esprit de provocation qui fait, entre autres qualités, la singularité de cette compagnie furieusement touchante et sidérante. Dans ce monde onirique de cauchemars, de peurs et de désirs, les chorégraphes vont piocher du côté du surréalisme, avec une pointe de cruauté à la Luis Bunuel. Tout en montrant les étapes de la vie, certaines intimes d’autres universelles, ils cherchent à pénétrer dans la pensée de leurs personnages pour y atteindre leur profond désarroi. Avec beaucoup d’humour et d’ironie, ce trip de sensations, d’une esthétique hyperréaliste, procure des émotions pleines d’étrangeté sur cet univers insolite, loin de toute logique de temps et d’espace. Moeder invite à contempler sans ciller la danse de l’art et de la vie, ou comment faire de sa vie une oeuvre d’art.

Inventive, troublante et téméraire, la Cie Peeping Tom ose tout, secoue les codes, les attentes et le reste, sans perdre de vue sa rage intime concernant la famille. C’est avec impatience que nous attendons Kinderen.

Danse

Monaco Dance Forum a eu le désir de montrer les aspects les plus diversifiés de la danse contemporaine. Désir comblé grâce à une magnifique programmation ! Bravo !

Caroline Boudet-Lefort