« Opéra chromatique » d’Eliz Barbosa.

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(d’après le titre de Tita Reut, « Chromatiqu’opéra » du livre d’artiste d’Eliz Barbosa, présent dans l’exposition, publié par les Editions de l’Ariane.)

D’entrée me voici fort perplexe et comme sourd devant cet ensemble sonore qui serait pour moi (désespéré dans l’enfance par une vaine et sinistre année de solfège) plutôt Beethovenien. Je sais bien que le silence absolu n’existe pas, puisque l’humain entend alors sa respiration et l’énorme chahut de son cœur : il s’entend vivre. Des hommes, de sciences ou artistes, musiciens évidemment, ou peintres bien sûr, ou autres, ont pensé et fantasmé des correspondances. Pour Arthur Rimbaud les voyelles font avec les quatorze vers d’un sonnet un tableau dans lequel se heurtent couleurs et sons, odeurs, impressions, et le sang, et le front, et les lèvres et les yeux, tout ce qui fait présence au monde.

 

 

Exposition

J’ai aussi pensé à Paul Klee, le plus musicien des peintres dont j’ai eu la chance de bien voir et donc assez bien connaître l’œuvre. Le Centre Pompidou à présenté en 1985 « Klee et la Musique », et la Cité de la musique, « Paul Klee Polyphonies » en 2012. Chez Klee la musique est plus sous-jacente, sorte de partition abstraite de couleurs juxtaposées qui tend vers la géométrisation de la surface ou bien, tout à l’opposé, signes noirs tracés comme une écriture manuscrite, allusions éparpillées.

Après avoir traité d’autres objets nettement isolés comme il se ferait en laboratoire, (sous-vêtements, végétaux, insectes…), Eliz Barbosa cadre son nouveau modèle, et articule clairement des partitions et des dispositifs instrumentaux. « Opéra chromatique » déclare le projet : travail, mises en œuvres des matériaux solides ou sonores de la musique par les couleurs. Chez elle le dessin et la maîtrise technique exposent le propos avec exactitude, tout en conservant délicatesse et justesse dans les rapports : «… naissance à partir du corps d'un musicien qui fait exister les systèmes d'un bois. » écrit Anne-Sophie Jouanneau. « Eliz Barbosa affectionne tout particulièrement ces jeux de cache-cache, discrets et sensuels. » remarque justement Philippe Piguet.

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Présentant en 2009 la première exposition personnelle d’Eliz Barbosa au Château de Lescombes (Centre d’Art contemporain de Eysines) Pierre Brana décelait sous la simplicité des apparences la complexité de la vision, et incitait à une lecture plus minutieuse des figures qui : «(…) invite à aller voir au-delà des apparences, à décrypter le réel. L’œil s’attardant, on découvre parfois un autre dessin dans le dessin.(…) dans les insectes d’Eliz Barbosa, les images à découvrir ne sont pas toujours innocentes. Ici, ce sont des corps emmêlés, là des scènes érotiques, un peu plus loin encore, des postures suggestives. » Pierre Brana souligne déjà le jeu aux limites, lorsque l’abstrait révèle l’image, quand l’image dans la couleur recèle l’abstrait. « Elle a le goût, on l’a vu, du masqué, du dissimulé. Il faut aller au-delà de l’apparence, chercher le caché, le non-dit. (…) Tout cela, parfois l’amène à flirter avec l’abstraction. »

« Opéra » précise Eliz Barbosa parce qu’il ne s’agit pas seulement d’un travail sur une partition ou un instrument, mais sur des ensembles instruments-exécutions, avec, quoi que le clétage soit explicité, déplacements inaperçus, souterrains : « Rhisome pour une main en Saxophone » dit-elle en titre d’un tableau. Selon Anne-Sophie Jouanneau « Au centre de la toile, le rhizome porte encore la dynamique picturale : depuis la précédente série « botanique », il ne cesse de tracer les sillons sensibles au corps tout entier (…) Haute voltige de l'artiste qui rend hommage à l'instrument, à son maître et à l’effet qu’ils produisent. »

Gérard Durozoi parlant en 2011 de la démarche disait déjà : « Une façon de privilégier des relations entre les choix du peintre et le « réel » ou le quotidien ». Ainsi, s’il s’agit d’abstraire, c’est par mutation en écriture. Sons et instruments sont figurés, mais par signes, mis d’une certaine façon en textes : nous sommes donc face à une figuration conceptuelle, comme dans la démarche de Jean-François Dubreuil qui dit les articles d’un journal simplement par leurs formes colorées abstraites, ou de Gérard Duchêne quand d’un texte ne reste sur la toile que les traces d’empreintes illisibles. « Ceci n’est pas une pipe » affirmait Magritte. S’il est certain qu’en la pipe peinte vous ne pourrez pas brûler du tabac, si votre cerveau fonctionne nul ne vous empêchera d’en sentir l’âcre du goût et le doux parfum de la fumée. Et, critique de Duchamp contre la peinture rétinienne, ce n’est pas l’œil qui voit, c’est le cerveau qui observe.

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De cet Opéra, ajoutant au vu et entendu sensation et odeur, Tita Reut conclut :

Et la musique s’arrête

laissant dans notre espace

la fraîcheur brûlante

d’une herbe coupée

Moment à la fois tragique et ordinaire, moment où comme lorsque s’arrête le choc des sons et des couleurs, nous entendrions nos respirations et l’énorme chahut de nos cœurs : de la couleur pour s’entendre vivre.

Marcel Alocco


Eliz Barbosa

« Opéra Chromatique »

Galerie Christian Depardieu, Nice

Du 17 novembre au 10 décembre 2016