ANTHEA : LE FAISEUR  de Balzac, Mise en scène de Robin Renucci

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Le « faiseur », c’est Mercadet - un homme d’affaires sans scrupule et magouilleur - dont la seule préoccupation est l’argent. Le moteur de sa vie roule à l’argent comme carburant. Et ça part vite, au rythme de Bruno Cadillon dans le rôle de Mercadet qui, sans tenir compte de toute réalité, fait fi de ses créanciers qu’il manipule allégrement. Quand bien même il s’agit du mariage de sa fille, il veut en faire un coup boursier et en tirer de l’argent. « Le mariage est le plus court chemin pour avoir du bien » explique-t-il.

 

Dès le début, au centre de l’espace scénique se trouve un plateau autour duquel sont « posés » les acteurs (tous excellents) en attente d’entrer en scène selon leurs personnages. Sauf les rôles principaux, les comédiens jouent plusieurs comparses avec le plaisir de la composition et l’aide de costumes, perruques, postiches, maquillages. Cela exige un jeu précis et stylisé du travail du corps. A changer de peau, ils semblent parfois être des marionnettes manipulées par une main inconnue, peut-être celle du roi Argent.

Spectacle

L’argent est donc le personnage central de cette comédie. Car pour Mercadet, l’économie financière rejoint l’économie pulsionnelle. Plus que la cupidité, c’est jongler avec l’argent qui l’anime, comme un besoin de drogue quotidienne. Il n’hésite pas côté filouteries et turpitudes boursières. Les mots qui reviennent constamment dans sa bouche sont : crédit, emprunt, impayé, finance, lancement d’actions, liquidité, spéculation, échéancier....

On rit plutôt que de s’étonner dans cette comédie grinçante qui, quoique datant de la moitié du XIXe siècle, s’inscrit totalement autour des préoccupations contemporaines. Il y a toujours des combines sans fin avec des « escrocs » professionnels contrôlés par les grandes familles du monde. Scandales, pots-de-vin, corruption sont liés à l’argent. La multiplicité des « affaires » reste d’actualité et malgré les costumes d’époque « le faiseur » est un homme du présent. Les combines d’alors et les hommes d’affaires continuent aujourd’hui leurs manipulations avec la même férocité. L’argent va à l’argent. Plus on en a, plus on en veut, et plus les besoins ne cessent d’augmenter.
En choisissant de mettre en scène cette pièce de Balzac, Robin Renucci s’est attaché à montrer les débuts – situés vers 1830  – de la virtualité de l’argent qui, avec le monopole de la Bourse, n’est plus la monnaie « sonnante et trébuchante » d’antan. Avec l’industrialisation, a pris place la société de consommation et la passion de posséder envahit les bourgeois de ce monde. Une bourgeoisie conquérante qui amasse les grosses fortunes et flirte avec le pouvoir. Les écarts de niveaux de vie se creusent, l’argent devient le moteur de la vie sociale.

Balzac lui-même s’était projeté dans le personnage de Mercadet. Abonné aux faillites de toutes ses entreprises, il a passé sa vie à jongler avec les échéances en étant toujours criblé de dettes, au point d’être menacé de prison. Heureusement qu’il avait sa plume !

La pièce, réduite sur sa longueur par son adaptatrice Evelyne Loew, reste fidèle à l’intrigue. Ainsi, plus rythmée et plus attrayante, la comédie accentue les enjeux où les personnages s’escroquent les uns les autres. Drôles, féroces, alertes, les répliques fusent comme s’il s’agissait des scandales d’« affairistes » et de nos hommes politiques d’aujourd’hui  dont les noms traversent notre esprit durant le spectacle. Inutile de dire combien on se régale !

Caroline Boudet-Lefort