Journal d’un homme heureux de Philippe Delerm

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Je lisais récemment un vieux livre (enfin, vieillesse relative, publié par Stock en 2008, n’a à peine plus que l’âge de raison) qui se dit roman : Le jour et l’heure par Guy Bedos. Et je me demandais tout au long de la lecture quel vécu se cachait derrière ce désigné « roman ». Qu’un écrivain commence à se livrer, (ou un qui s’agite en public, comédien ou chanteur, homme politique, sportif, peu importe, il est sujet-objet à imprimés ou à télévision), nous voici interrogeant les coulisses, à explorer, à chercher à découvrir ce qu’il nous cache, car forcément il masque derrière la bonne foi affichée, il ne s’offre que pour mieux dissimuler, mais qu’a-t-il à dissimiler ? L’inquisiteur qui sommeille en nous ouvre l’œil. On aimerait savoir, et nous voici devenus chirurgiens, prêts à ouvrir le cœur, à autopsier la tripe… Mais un qui aurait le front de se dire heureux, non mais… faut-il croire que c’est possible ?

 

Jean d’Ormeson voudrait nous faire croire qu’il le fut (presque) toujours : il titre « Je dirai malgré tout que cette vie fut belle ». Philippe Delerm en fait autre titre, encore plus provocateur, « Journal d’un homme heureux ». Il nous donne en exergue cinq vers de Louis Aragon, (tiré de Le Roman inachevé, 1956) dont les deux premiers suffiraient à tout dire :

Je me souviens de nuits qui n’ont été rien d’autre que des nuits

Je me souviens de jours où rien d’important ne s’était produit

A les lire je me suis souvenu du temps où jeune homme porteur de la noire cravate de l’Infanterie de Marine j’étais pour deux semaines en perm, chez moi à Nice un mois de juillet. Je me souviens de l’intensité des bleus de la mer et du ciel. Et rien d’autre. Mais c’était quinze jours lumineux déposés dans un écrin noir.

Avoir du temps, avoir du temps à rien. Tel serait donc le secret ? Encore faut-il savoir transformer ce rien en quelque chose. Certains s’ennuient. A croire qu’ils n’ont ni peau, ni cerveau, ou leurs usages.

Livre

Philippe Delerm, était pour 30 ans prof de lettres à Bernay (Eure) dont il ne connaissait pas l’existence avant sa nomination. Je connais ! En 2014 le Musée de Bernay accueillait la collection d’art contemporain de Philippe Delaunay dans laquelle j’ai la chance de figurer. Hasard malicieux ! Ou bien la France est un bien petit pays dans lequel tout et chacun finissent par un jour se croiser… Nous avons aussi en commun, pour les presque mêmes raisons, une certaine tendresse pour le pays de Moissac…

Donc, le prof Philippe Delerm, en 1988-1989, passé pour une année scolaire à temps partiel, va tenir le journal aujourd’hui publié. Quelques pages écrites en 2015 et 2016 sont intercalées. C’est que sans doute le bonheur fait de petites choses est en phrases court comme un expresso serré, avec quelque fond d’amertume pourrions-nous constater. Dès la deuxième séquence : « Ce sont des jours ordinaires. J’aime moins les jours extraordinaires. »

Page 15, pas toujours heureux « l’idée d’être insuffisant aux yeux de Cabanis, de Léautaud… » et puis « … Aurai-je un ton, une musique tous les jours ? » et encore page suivante « … je ne suis pas un sage, car j’attends toujours le facteur ». En arrière plan des pages de détails heureux reste un fond d’inquiétude. Philippe Delerm l’exprime quand il indique que condition pour être heureux, avoir « quelque chose à perdre » : ses plus proches, un lieu de vie… et aussi avoir à attendre, et mieux que le facteur. Il cite deux ou trois fois Apollinaire : « Et comme l’Espérance est violente ». Le lecteur comprend que le bonheur vacille dès qu’on le constate dans sa fragilité.

Ainsi l’année s’écoule balisée certains jours de réflexions ou de contemplations, courtes écritures, en moyenne un feuillet, séparées de plus ou moins longs jours de silence. Si écrire, réfléchir, penser le temps à la savourer goutte à goutte est un exercice exaltant, il n’est pas toujours activité réjouissante. L’avant dernière intervention (28 décembre 1989) dit : « Les grands événements de la fin du siècle montrent surtout que l’homme est désespérant. Le communisme s’effondre. On ne peut que s’en réjouir, étant donné ce qu’il est devenu. Mais dans l’absolu, comment se réjouir qu’un idéal aussi extraordinaire ait pu dégénérer jusqu’à l’absurde ? » Mais oui, Monsieur, il y a comme un trou dans l’Humanisme. Un trou pareil à celui qui sépare la pensée et la matière peut-être ?

Faut-il quand même « imaginer Sisyphe heureux » ? Si j’avais à titrer mon journal, par prudence le titrerais : « Journal d’un homme pas malheureux ».


Marcel Alocco


Journal d’un homme heureux

Philippe Delerm

Edition du Seuil