VIREE MUSICALE EN FINLANDE

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Au nord du nord des pays nordiques, à la toute fin du territoire européen (fin – land) se situe le pays de la musique et des animaux sauvages où nous avons fait un séjour très diversifié, allant de l’Otello de Verdi à la musique de chambre de Schubert et de Liszt, en passant par un opéra-tango d’Astor Piazzolla et un concert d’oeuvres de Sibelius dans un nid de verdure. Sans oublier la contemplation d’ours bruns lors d’un safari à proximité de la frontière russe.

 

En Finlande, on reste à l’écart du bruit et du monde, à l’abri de toute agitation, dans des lieux paisibles où l’on ne peut résister à l’appel de la nature et où la musique s’écoute avec une sensibilité particulière. Le vrai voyage commence là, dans cette extrémité de l’Europe totalement dépaysante, qui fait aussitôt l’effet d’une véritable authenticité sans nul artifice. Loin de notre monde agité, on trouve là-bas un sentiment de paix : le silence devient sonore tant il est intense. Il procure un calme intérieur grâce à la relation fusionnelle avec la nature omniprésente.

De France, aller en Finlande devient une aventure insolite à la découverte d’un pays qui s’avère « exotique ». Pas si loin, mais si différent ! Forêts et lacs se succèdent, avec parfois une maison, isolée dans une nature qui n’a pas été souillée. Seules des routes la transpercent, sans panneaux publicitaires ou autres parasites. Le plastique ne semble pas avoir atteint ce coin du globe pour le polluer et les Finlandais respectent leur précieux patrimoine qu’est cette merveilleuse nature donnant un sentiment de quiétude et de sérénité, avec en prime le design qu’ils ont inventé comme, peut-être, un reflet de la simplicité et de la pureté des lignes qu’ils affectionnent.

Le pays regorge de parcs nationaux où chacun est en droit de circuler où bon lui semble, à pied ou à vélo, et de bivouaquer dans tous des espaces naturels, parsemés de multiples lacs d’un bleu presque irréel, avec par-ci par-là, au milieu de nulle part, des fermes entourées de meules de foin comme autrefois. En juin et en juillet, le soleil parcourt le ciel sans jamais passer à l’horizon ; à peine couché, il se lève déjà et les journées restent dans un parfum d’infini.

Evénement

Dans ce cadre naturel, les Finlandais sont friands de musique. Aussi la Finlande entretient-elle une solide tradition de festivals (classique, jazz, rock, musique folklorique...) qui font chanter et danser les interminables soirées d’été. Le must étant, bien sûr, l’excellent festival d’opéra de Savonlinna qui donne rendez-vous dans un colossal château médiéval semblant, de son île, surgir des eaux du lac. Ses majestueuses murailles dressent un des plus spectaculaires décors de festival au monde. Lancé une première fois en 1912 par la soprano Aino Ackté, il n’a repris vie qu’en 1967, après être tombé dans l’oubli durant 39 ans. Depuis sa notoriété s’amplifie d’année en année. La crème de l’art lyrique est offerte avec des spectacles de haute volée dans une atmosphère follement romantique. Bien sûr, le climat n’est pas celui d’Orange – le plein air risque la pluie -, aussi la cour du château est-elle couverte d’un velum protecteur. Très prestigieuse, la programmation de productions lyriques exceptionnelles attire, en juillet, un public de mélomanes passionnés. Flânant après le spectacle en attendant la nuit qui ne vient jamais, ils animent l’ambiance de la paisible petite ville de Savonlinna. En y restant seulement deux jours, il est possible de voir différentes oeuvres, car plusieurs opéras sont programmés en alternance chaque été. Sur trois écrans, les spectateurs peuvent lire des surtitres en finnois et en anglais.

Evénement

Nous avons eu la chance d’assister à Otello, une œuvre de Verdi rarement montée, le rôle principal exigeant un ténor à la voix puissante et éclatante afin d’exprimer les nombreuses facettes de son personnage. Ce soir-là, Kristian Benedikt a eu la capacité de faire des montagnes russes passant du désespoir à l’ironie, de la tendresse à la folie qui s’enchaînent pour atteindre la forme d’une force autodestructrice. Les duos avec la douce Desdémone (Yana Kleyn) s’harmonisaient parfaitement. Après le succès de Macbeth, Verdi avait chargé le poète Arrigo Boito d’adapter cette nouvelle pièce de Shakespeare. Lui-même a contribué à l’élaboration du livret où sont supprimées les scènes vénitiennes. A Savonlinna, Venise est signifiée par le fameux lion d’or de la place Saint-Marc qui symbolise la ville. Jouets du destin, les personnages apparaissent minuscules dans l’immensité du lieu qui définit l’action : Venise n’est que complot, mais c’est dans le fort chypriote que la vérité se dérobe. Les hauts murs de pierres du château d’Olavinlinna incarnent une puissance brute, une barbarie qu’Otello trouvera en lui pour étrangler Desdémone, alors que le poison de la jalousie fait son œuvre. En tuant et en se donnant la mort par amour, Otello rend immortel l’amour qu’il porte à Desdémone. Même à l’agonie, le Maure de Venise continue d’aimer sa défunte épouse. La musique reprend alors le thème du duo d’amour du premier acte « un bacio, un bacio, ancora un altro bacio... ».

La musique illustre admirablement le récit par son intensité croissante qui s’adapte à l’irrésistible montée de l’action. Un mouchoir dont s’est emparé le fourbe Iago joue un rôle déterminant dans l’évolution de l’intrigue pour réussir à attiser la jalousie et la fureur du Maure si crédule qu’il se laisse manipuler. Pour exprimer sa rage, il tourne sur lui-même tenant un poignard à la main, tandis que les choristes s’écartent dans un mouvement d’affolement. La douce Desdémone, victime innocente, se sacrifie au nom de l’amour et de la loyauté. C’est dans un silence total et dans une pénombre inquiétante qu’est apporté son lit, qui sera le lieu du meurtre.

Evénement

Coproduit avec les Chorégies d’Orange, la mise en scène de Nadine Duffaut est la même que dans l’amphithéâtre romain, ainsi que les éclairages de Philippe Grosperrin et les costumes de Katia Duflot. Ceux des choristes dans un camaïeu de blancs et de gris mettent en évidence le rouge de celui d’Otello. Depuis Orange, la distribution a été entièrement renouvelée, et le chœur est finlandais. Au cours des répétitions, les quatre-vingt-quatre jeunes choristes s’agitaient tellement que d’aucuns craignaient que, dans son grand âge, le château ne s’écroule. Pourtant, les murs de plus d’un mètre d’épaisseur, construits pour résister aux lointaines guerres, ont dû voir pire ! C’est une expérience unique d’apprécier un opéra dans ce magnifique château de carte postale qui concourt au rayonnement grandissant - national et international - du Festival de Savonlinna.

Dans la même période, durant deux semaines de juillet, la ville de Kuhmo célèbre la musique de chambre au cours d’un festival de haute valeur artistique réunissant de talentueux musiciens internationaux. D’excellents concerts sont donnés dans une belle salle ressemblant à une maquette en allumettes. Toute en bois, son acoustique est exceptionnelle. C’est un bonheur d’assister à quelques concerts intimistes dans lesquels divers solistes ont interprété des œuvres de Schubert, de Liszt, de Britten et de Franz Waxman.

Evénement

Le soir même, nous avons découvert une œuvre qui nous était inconnue, Maria de Buenos-Aires, le seul opéra composé par Astor Piazzolla. Créée en mai 1968 à Buenos-Aires, sur un livret de Horacio Ferrer, cette véritable déclaration d’amour au tango et à la ville de Buenos-Aires a rarement été représentée, malgré plusieurs productions récentes incluant de la danse. « Le tango c’est rêver avec les jambes », dit le langage populaire. Cet opéra-tango évoque l’ascension et la chute d’une danseuse d’une grande sensualité pour qui le tango est plus qu’une simple suite de pas de danse. Maria est l’incarnation même du tango cher à Piazzolla qui donne ainsi à cette danse un corps, une âme et un cœur. Reconnu comme la danse de tous les dangers, c’est cependant le tango qui délivrera Maria de ses souffrances et la réincarnera en Buenos Aires et tous ses habitants. Ecrite pour trois chanteurs - dont un narrateur (Daniel Bonilla-Torres) « El Duende » qui parle plus qu’il ne chante -, l’œuvre donne évidemment au bandonéon (Henrik Sandàs) une place primordiale parmi cinq interprètes dont le violon (Daniel Rowland) apporte la note nostalgique. La voix chaude et enveloppante de Maria (la mezzo-soprano Angelika Klas) a fait vibrer le public, avant que ne monte une longue vague d’applaudissements.

Kuhmo est située au cœur historique de la Carélie, région cruciale pour l’identité finlandaise dont sont aujourd’hui indissociables les saunas et les symphonies de Sibelius. Les Caréliens se démarquent par leur religion orthodoxe qui suit le rite grec plutôt que russe, si bien qu’il est possible de visiter leurs monastères, véritables havres de paix. La ville s’enorgueillit aussi d’un musée sur l’épopée du Kalevala où sont réunies des éditions dans toutes les langues. D’une grande valeur littéraire, le Kalevala est un poème épique finnois composé de chants et de poèmes mélangeant fiction et histoires qui remontent à la nuit des temps. Datant du XXe siècle, l’œuvre semble pourtant aussi ancienne que les vieilles sagas islandaises ou norvégiennes.

Evénement

Par ses compositions musicales, Sibelius a souhaité l’exaltation du paysage national, la Carélie en est tellement imprégnée que des concerts en plein air sont proposés. Après avoir grimpé un raidillon escarpé, nous retrouvons le violoncelliste Jussi Makkonen qui joue perché en haut d’un rocher, tandis que, tout en l’écoutant, l’auditeur admire le lac Pielinen et les collines au loin qui se découpent sur un soleil rougeoyant. L’osmose entre musique et nature est, là encore, totale, procurant un plaisir inouï.

Evénement

Kuhmo est, par ailleurs, le point de départ pour explorer la nature sauvage des vastes forêts de la taïga qui s’étirent jusqu’en Sibérie. Il est possible de passer la nuit - une nuit qui n’en est pas une ! - à la frontière russe pour regarder tranquillement depuis un abri-observatoire de grands carnivores comme des loups, des ours, des lynx, des zibelines. La faune est riche ! Avec un peu de chance, il est possible de voir également des rennes et des écureuils volants... C’est impressionnant d’observer sept ours batifoler ensemble ou s’acharner sur une carcasse d’animal. Le frisson est assuré et confirme la certitude d’être au bout du monde, en Finlande. Loin, très loin, au pays du soleil de minuit....

Caroline Boudet-Lefort