La muette , Chahdortt Djavann

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« J’ai quinze ans, je m’appelle Fatemeh, mais je n’aime pas mon prénom. […] La muette était ma tante paternelle. Je vais être pendue bientôt. »


couvertureL’écriture en est habile et le ton juste. Habile non pas au sens où il y aurait dans La Muette la moindre esbroufe mais au sens où Chahdortt Djavann parvient, en évitant les écueils, c'est-à-dire en s’attachant seulement à être vraie, en ne voulant être habile que pour être juste, à nous transporter de plain-pied au plus profond de l’intériorité de l’adolescente. Les mollahs l’ont condamnée à mort. La pression qu’exerce sur elle la conscience de l’inéluctabilité de son sort est particulièrement bien rendue. Le journal, l’action d’écrire un journal s’impose à elle comme le roman s’impose à l’auteur. Et la conscience de sa mort à venir comme la fin du roman. Même abandon et même maîtrise dans le journal intime et secret - présent en filigrane - que dans le roman. Même calme et même urgence. De la sorte, c’est bien le cahier qui s’entend dans le roman et la cadence de la phrase romanesque (travaillée) rappelle celle (inexpérimentée) du récit intime. D’où il s’ensuit que se produit la vibration nécessaire, qui nous attache et nous oblige à une lecture d’un seul élan.

Ton juste aussi à cause de cette nécessité de dire la vérité avant la mort, avant la fin et, par exemple, cette vérité du corps qui peut faire coexister désir et dégoût, plaisir et haine. Le corps demande, le corps attend, et c’est parfois de façon surprenante.

Fatemeh existe physiquement. Et la muette aussi. Charnellement. Leurs corps existent. D’ailleurs, il n’est peut-être question dans La Muette que du corps : du corps qui souffre, du corps qui aime, de celui qui vit et de celui qui va mourir. Ne dit-on pas le « corps du texte », le « corps du roman » ? Que serait un roman sans corps ? Il est démontré ici qu’il est sans doute la première victime de l’horreur totalitaire.

Et qu’un roman peut être une manière de nous rappeler un autre assassinat, celui bien réel, le 15 août 2004, de la jeune Iranienne Atefeh Rajabi.

par Martin T.

Chahdortt Djavann, La Muette,
Flammarion, 2008.